Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

vendredi 31 décembre 2010

Manuel anti-onirique, XXXVIII


Les souvenirs de l'enfance, en leur temps, se sont tissés si étroitement, si finement, qu'ils pourraient  ramener au monde ; pourquoi ne pas les suivre ? Un lien nous serait donné, qu'il suffirait d'enrouler autour de son poignet, presque rien, quelques tours enroulés autour d'une articulation, et là, on le devine, immobilité de l'âme, point fixe autour duquel le mouvement peut se faire sans que tout ne s'effondre et ne se déséquilibre, immobilité de l'âme, en tant qu'elle est nécessaire au mouvement et seule le rend possible, soulignée par un lien très doux, enroulé autour du poignet. L'hypothèse a le mérite de la simplicité (exercice minuscule). On conviendra qu'une main alors se souciait de ce fil qui  rattachait l'enfant à la suite de ses jours. Quelque chose le retenait, texture douce et serrée, qui s'est effiloché par la suite, les brins se sont défaits peu à peu, l'un après l'autre et ce qui était une toile fine se déchire d'accrocs multiples, à travers lesquels le froid de l'hiver est durci.

Il serait possible de remonter le ruissellement des impressions sur la peau… Comment le croire…

Il y avait en eux quelque mouvement intime si intact qu'il était possible de se fier absolument à la vibration qui émanait d'eux. Certes, les impressions alors étaient nouvelles, mais ce n'est pas cela seulement, qui faisait leur valeur intrinsèque. Certes elles se déployaient sans la surimposition étouffante des souvenirs, des regrets, des désillusions, mais ce n'est pas cela seulement qui les distingue des jours actuels. L'eau ruisselait sur la peau, les histoires s'égrenaient, les écorchures sur les mains lors des courses à vélo griffaient la peau, et les genoux en sang signaient la fin de l'aventure.

Hélas, aussi lumineux fussent-ils, ils ne sont plus qu'ombres opalescentes.  À se demander si un mouvement subreptice n'inverse pas tout exprès la proportion. L'éclat d'une pierre de lune, aussi atténué et complexe soit-il, presque décomposé en spectre lumineux, tend à se concentrer, évite avec prudence de se disperser dans un rayonnement, et parvient finalement à annuler tout mouvement centrifuge. Ils passent parfois, comme des caresses, dans le dédale des nuits, mais bien vite se révèlent incapables de nous reconduire à la rencontre des jours : le fil d'Ariane choisi égare un peu plus profondément dans le labyrinthe et nous nous réveillons, seuls, au cœur de la nuit d'hiver, face à des angoisses dévorantes.

Quand elle baisse la tête pour monter dans le taxi, son souffle, dans son écharpe, sur son visage, a une douceur presque oubliée.

mercredi 29 décembre 2010

Manuel anti-onirique, XXXVII


Pratiquer des incises n'y suffira pas. 

Les incisions à l'intérieur des parenthèses ne sont que de piètres stratagèmes. Elles rencontrent bien trop vite, de par leur nature même, un point d'arrêt, qu'elles se révèlent bien incapables d'outrepasser. La raison, à coup sûr, est qu'il n'y faut pas beaucoup de souffle, et elles ne demandent pas assez d'ampleur pour déboucher sur autre chose que ce qu'elles ont quitté. À peine aura-t-on commencé à respirer que, sans en être surpris le moins du monde, de nouveau on étouffera. Ce n'est pas ce mouvement suspendu qu'il faut chercher, dans lequel on ne respire que pour recommencer à étouffer, à peine la première inspiration prise, et qui porte en lui, dans son geste même, l'immobilité des statues. Le souffle est resté court. Les espoirs seront déçus, il n'y a pas à en douter, par un juste retour des choses. On pourrait avec quelque raison y soupçonner une cruauté fine, et les espoirs en serviteurs ivres, dans leur ronde, amènent à leur suite, bien moins chancelant qu'eux, un désespoir silencieux. La parenthèse ouverte, dans un claquement sec, se referme.

Puis, ponctuation finale, le point referme tout. Il n'y a plus rien qui puisse être tenté.

Il convient de rechercher une modalité autre que celle de l'incision, certainement aussi pour y dessiner des mouvements bien plus amples que ceux dont, jusqu'alors, notre respiration s'était montrée capable dans le froid de l'hiver. Le moment n'est plus à l'inclusion et, stratégiquement, elle ne serait plus d'aucune pertinence.  Tous ceux qui ont tenté ce jeu se sont trouvés bien vite englués dans une matière solide et intraitable, tels des insectes pris dans l'ambre qui auront attendu des millénaires pour révéler quelque secret qu'on leur aura soin de leur arracher dans un laboratoire aseptisé, en même temps que leurs ailes. D'une section microscopique, la main tranche, sous l'œil impassible, les deux ailes de l'animal et les dépose sur une lamelle transparente. Ce n'est pas exactement cela qu'il faut viser.

Quelque chose se craquèle. La géométrie fine d'une goutte d'eau givrée dessine des dentelures que nous ne pouvons pas suivre.

Il faut que sa syntaxe de son passage dans le monde prenne une ampleur suffisante pour que sa voix porte au loin. Le souffle doit venir du creux du ventre. Exercices minuscules. Il ne paraît pas absurde de commencer par ceux du souffle. Imaginer que l'expiration porte au loin. Qu'on parle pour le dernier rang, et qu'il soit vide importe peu, ce n'est pas la question. On parle pour ceux qui ne sont pas là et qui, s'ils étaient là, seraient les derniers à pouvoir entendre notre voix. On ne parle que pour eux, ceux dont il est très peu vraisemblable qu'ils viennent et qui seront les seuls à  nous entendre. Reculer un tant soit peu les limites est en soi un triomphe. Pour cela, imaginer que la voix porte, et qu'elle va rebondir contre le mur du fond. Tout au fond. De sorte que cela suffit, la voix et va rebondir là, elle le sent, avec une précision déconcertante et physique, même si elle ignore presque tout des déploiements des sons et même si, pour l'instant, elle est restée silencieuse. Et voilà que les enfermements l'étouffent moins, ce n'est qu'un minuscule triomphe mais il lui semble que depuis qu'elle est sortie de cette pièce,  et qu'elle a échappé à la fête glaçante, sa respiration a gagné de l'ampleur.

Un taxi passe, qu'elle arrête.

Manuel anti-onirique, XXXVI


Exercices minuscules. Inventer des exercices minuscules, dans le dédale de ce labyrinthe (on pourrait, à la limite, douter de son existence), et commencer par là. On pourrait tout à la fois douter de son existence propre et de l'existence de ce labyrinthe. Appropriation du lien au monde, dont il faut espérer la structure aussi solide et serrée qu'une corde de la corderie royale, dont la longueur, après que les brins ont été tournés en une spirale si parfaitement régulière, dans la salle immense qu'elle traverse, subit une réduction d'un tiers de sa longueur : il semblerait que ce soit à cette condition très précise qu'on puisse avoir en elles assez de confiance pour leur confier sa vie dans le déroulement de l'océan. 
 
Or, pour le moment, à cette heure précisément, la structure est incertaine encore. Vacillante, comme la flamme d'une bougie dans le souffle du crépuscule.
 
La tâche se présente comme suffisamment complexe pour exiger une décomposition patiente en  épisodes minuscules (la recomposition demandera à n'en pas douter une certaine patience, nous n'en sommes pas encore là). Ressentir la présence du monde. Rechercher dans la somme de toutes les situations, de tous les objets, de tous les êtres, de toutes les vibrations,  de tous les états de choses (peu importe ici comme on voudra les nommer, le type d'ontologie qu'on entend adopter, le soubassement théorique finira bien, de lui-même, par émerger, et alors nous saurons sur quoi, au juste, nous marchons et à quoi nous nous retenons de toutes nos forces) rechercher et trouver la présence pleine du monde. 
 
Le monde : entendu comme somme méréologique de tout ce qui est. 
 
Il est possible, évidemment, qu'il se déploie dans le disparate, dans l'hétéroclite, et que les éclats nous brûlent les yeux comme des charbons ardents.  Les empilements, cela ne peut être entièrement exclu, seront peut-être instables, dans des équilibres précaires que les vibrations seules des pas pourraient suffire à mettre en péril. Mais entendu comme présence pleine de ce qui est dans le temps et dans l'espace, et dont la présence se perçoit dans ce qui est, dans ce qui fut et sans doute aussi dans ce qui sera, il est impossible de lui dénier une texture plus certaine qu'à nos rêveries, qu'à n'importe laquelle de nos rêveries.

C'est ce brouillard onirique qu'il faut déchirer. Tout comme les images de nos nuits se dissolvent dans la violence du matin.

mardi 28 décembre 2010

Manuel anti-onirique, XXXV


L'air de la nuit est plus sensible à la peau nue que la fête était étouffante. Il y a un étrange effet dynamique, mais très certain, entre les impressions qui, en l'espace d'un instant, se croisent. Les premiers pas, dehors, lui sont un vertige de liberté, aussi minuscule soit-elle, c'est une liberté vertigineuse, l'obscurité luit, sur les toits des voitures alignées dans la rue, éclats métalliques, par fulgurance lointaine, des poignées, des rétroviseurs, quand les angles des rayons lumineux s'y prêtent, et au loin,  le bruit d'un moteur approche, et puis s'éloigne. Rien ne s'entend plus, martèlement, que le bruit des pas dans la rue, martèlement qu'elle fera le plus léger possible, de ses pas, dans la nuit.

La liberté minuscule a une saveur entêtante, qui se défera vite. Être partie avant la fin procure la gloire discrète et tacite d'avoir vaincu, dans le déroulement des événements du soir, d'avoir repris indûment pour son usage propre un peu des palpitations qu'elle aurait pu disperser dans un ailleurs… Sur le moment, le triomphe est immense, et disproportionné, et les impressions dispersées se condensent autour d'elle, nébuleusement, au point qu'elle ne fait attention ni au tracé de ses pas, ni au chemin qu'elle retrouve sans y penser, dans un mécanisme qui laisse à l'indifférence les impressions autres de la soirée.

L'idée est là, elle la tient, et pour la marquer dans le déroulement temporel qu'elle trouve un peu trop linéaire, du bout de son pied, elle envoie rouler au loin un caillou rond, qui rebondit contre une façade, et reprend sa chute un peu plus loin. Commencer par des exercices minuscules, Épictète peut-être, sur ce point, avait raison (c'est le seul point qu'elle lui concède, ce n'est pas l'essentiel, mais la concession est stratégique : tout le déroulement, dans la suite, en dépend). Dans les premières vibrations du mouvement est contenue toute la suite des impressions, tout le déroulement de la phrase est dans la manière première de s'extraire de la gangue de silence.

Réentendre, dans les battements les plus sourds de ses veines, quelque ancienne affirmation, depuis très longtemps, si longtemps qu'il est impossible de l'extraire d'un seul coup sec, enserrée dans une gangue de silence, qui, au fur et à mesure des jours, gagne. La visée est de retrouver peu à peu le tracé oublié de certains signes. Il doit bien y avoir, dans le monde, des traces presque invisibles de ce qu'elle cherche, et même si le vent du soir a effacé quelques signes, même si, les années passant, il devient de plus en plus difficile de les lire, le phrasé qu'elle entend s'y rapporte.


lundi 27 décembre 2010

Manuel anti-onirique, XXXIV


(Caresse) 
 
L'écharpe renoue autour de son cou. L'écharpe fine s'enroule, se déroule, se resserre, peu à peu dessine autour d'elle un ruban plus tiède, dont la couleur importe peu. Le drapé manque sans doute de précision. La matière est trop souple. Tournoiement qu'on voudrait aérien, et qui reste fidèlement proche. Elle pourrait être souffle, tiédeur d'une nuit d'été, il n'est besoin que de cela, rien de plus que de cela. Un souffle tiède dans une nuit immense. Les protections les plus fines sont aussi les plus sûres. Il n'est besoin que d'elle, pour partir au loin de cette nasse étouffante, gagner la porte, remonter les possibles à reculons, et affronter un ailleurs. 
 
(Grouillement civil des hommes) 
 
Elle en est sidérée, comme chaque fois qu'elle y revient, y replonge, ils grouillent très civilement, leurs yeux inquiets d'animaux traqués restent perçants dans les visages, les sourires jamais ne déplacent plus que les traits de la bouche : rictus. Ils rient donc, très civilement. Le geste est maîtrisé, circonscrit aux seuls contours de la bouche, les joues remontent un peu, c'est mécanique, il est physiquement impossible de faire autrement. À n'en pas douter, s'il était possible de sourire en demeurant plus immobile encore, ils auraient trouvé par quelle contorsion sociale obtenir cette prouesse physique. 
 
Rien ne change, jamais : il suffirait de rentrer chez soi et de lire quelques lignes d'un auteur résolument janséniste, il n'y a rien de plus à en dire. Peut-être les formes sont-elles moins aiguisées en ce moment, elles ont dû s'émousser quelque peu ; il ne serait pas juste de s'arrêter à cette étude de mœurs, il vaut bien mieux gagner la sortie. Ils grouillent dans la nasse, comme des insectes en devenir,  se débattent conscients de leur existence, inquiets de sa valeur, prêts à toutes les cruautés si besoin est.
 
La solitude, seule, pourrait la reconduire en son lieu propre.

(Ouverture) 
 
Ainsi qu'une ouverture d'opéra. À présent, il va falloir retisser tous les liens, tous les possibles, tous les lendemains. Ce n'est pas une mince affaire. Elle constate avec une tristesse douce qu'un fil tiré traverse toute la trame et la resserre, qu'il prêterait la voie à une déchirure dans le tissu léger et chaud. Caresse déchirée : la chose est nouvelle. Jusqu'à présent, elles se contentaient de n'être que déchirantes. Elle s'arrête dans le vestibule, et sans prendre garde à la nasse grouillante, remet en place les choses, la tête penchée sur ce seul objet du monde qui retient son attention. Fine trame des choses et des jours, la caresse autour de son cou, et le silence qui l'enveloppe. Fine et très légère trace d'un possible qui ne se dessinerait que dans l'obscurité de la nuit.

mercredi 22 décembre 2010

Manuel anti-onirique, XXXIII


Des éclaboussures l'avaient atteinte, ce n'était rien de plus, rien de grave, et même si le velours de sa robe, par endroits, était rongé et dévoré d'acide, il l'avait protégée aussi bien qu'une armure étincelante, lui dont l'éclat était pâli. Elle ne sortait pas tout à fait indemne de la joute, elle n'en sortait, il fait le reconnaître, et rendre à chacun son rôle dans cette histoire, que parce qu'il l'avait retenue, au moment où elle pensait sa trahison avérée, et qu'il l'avait empêchée de sombrer, mais une seule chose comptait : elle ressortait de ce bourbier, et la fatigue aidant, le besoin de la nuit profonde, du silence  étoilé, se faisait plus pressant, plus insistant.

À un point tel qu'elle ne put que l'écouter et le laisser conduire ses pas.

Elle avait déjà remarqué cette façon qu'a la boue de devenir aussi coupante qu'une lame quand elle atteint sa victime, dans des éclaboussures insensées, cette façon qu'elle a de pratiquer de fines incisions, très profondes, des myriades de blessures minuscules, comme des constellations inversées, dans toute protection aussi sûre soit-elle. Il fallait agir vite et les laver dans la profondeur infinie de la nuit, inverser les regards et les plonger dans le ciel comme on plonge dans un gouffre, lever la tête et prendre la mesure que l'homme n'est pas la mesure de toutes choses. Tous les battements de son cœur ne cessaient de le lui redire, de le lui répéter, incessamment, inlassablement, il fallait fuir, au loin, reprendre souffle, reprendre vie, il le lui avait montré, lui qui restait sur les berges mais la poussait au loin.

Une fois ce premier jeu de miroir brisé, elle n'avait plus rien à perdre ni à craindre. 

Il fallait simplement plonger dans les profondeurs de la nuit, rien de bien compliqué, ensuite de quoi il fallait s'y laisser perdre comme on plonge dans un gouffre, affronter les silences,  passer les vagues de silence les unes après les autres, on pouvait les compter mais cela n'était pas nécessaire et permettrait alors de regarder, à partir de perspectives inavouées, des points de vue que nulle part ailleurs elle n'aurait eus sur l'obscurité aveugle, d'y percevoir des bruissements de soie et, si les dieux de la chance et des métamorphoses lui souriaient, d'y entendre de secrètes versions du monde, dans des tonalités qu'elle ne parvenait pas, de là où elle se trouvait actuellement, à entendre. Il devait être possible au moins, comme le fit Ockeghem en son temps, d'en proposer au moins quatre tonalités différentes et de les suivre chacune jusqu'au bout dans tous les méandres nécessaires à leur achèvement. 

Tout reste continuellement à reconstruire et rien n'est stable dans ces sables mouvants.

Elle décida d'y affûter ses sens, d'y abandonner toute résistance, pour, au plus vite, gagner la sortie et se retrouver très loin de toute cette mondanité bourbeuse (cela lui faisait toujours le même effet, avait toujours le même goût dans la bouche, un goût de sang, douceâtre et tiède, sans aucun intérêt). Elle l'avait déjà goûté plusieurs fois, n'y prenait aucun plaisir, n'y voyait aucune variation digne d'être conservée en mémoire. Munie de ces quatre blancs-seings, de quatre tonalités différentes, elle pouvait  enfin fuir et se laissa aspirer délicieusement dans des profondeurs autres.

mardi 21 décembre 2010

Manuel anti-onirique, XXXII


La vie sociale est de sables mouvants tièdes. 

Plus elle se débattrait, plus elle en serait couverte. Le mécanisme est bien au point.  Les taches se verront mieux sur les vêtements solennels et raides qui retiennent ses mouvements et qu'elle a dû enfiler pour l'occasion. Tout est parfaitement réglé. Tout geste sera maladroit, toute protestation inutile. Elle est éclaboussée de leurs rires, tout le monde rit, autour d'elle, elle les regarde, cherche un appui, un visage qui simplement resterait étranger à la scène, tout le monde rit, le cercle s'est refermé autour d'elle, elle ne sait plus comment leur échapper, on voit bien que ses mouvements sont arrêtés à l'instant même où elle les esquisse, on le verrait, mais ils ne voient rien, tout se brouille, ils en pleurent de rire, se délectent de ces mots "jusque dans la mort, il nous aura emmerdé", aucun appui, aucune main à saisir. Toute protestation est inutile mais parfaitement nécessaire pour se sortir de ce cercle là. 

"C'était un ami de la famille, je le connaissais bien."

Elle sent profondément le manque de panache de cette intervention. Elle a dit ça en regardant le rieur. Sa voix a tremblé et ce tremblement ajoute à son irritation. Ils vont croire que c'est de peur. C'était peut-être de peur en effet, on ne peut pas écarter absolument cette hypothèse, elle-même non plus ne l'écarte pas. Un étrange mélange de peur et de colère l'a saisie, colère d'être salie par eux, il devenait nécessaire de se désolidariser au plus vite de ce cercle visqueux des rieurs. Maintenant qu'elle a commencé, elle se sent un peu plus capable de le redire.

"Je le connaissais bien." 

Elle soutient leurs regards à présent, et sa voix a gagné en assurance. Elle s'obstine. Elle pourraitt épuiser toute son obstination à le redire. Elle tremble un peu.  Sa voix est devenue sèche, aussi sèche que ses yeux. Maintenant, il est impossible de prévoir ce qui va se passer. Il lui faudrait imaginer une nouvelle ruse pour se sortir de ce cercle, et elle a épuisé toutes ses ressources de ce seul coup. Elle a brisé les rires, mais visiblement, cela ne suffira pas. Elle ne s'attendait pas à cela, elle n'avait pas prévu qu'il y aurait une suite, qu'il faudrait enchaîner les mouvements et les paroles. Elle pensait que tout se déferait, que son intervention y suffirait. Ils se sont tus, et tous les regards sont sur elle. Il y a un très bref moment d'immobilité et de silence auquel elle n'aurait pas su échapper.

Il intervient d'une voix calme, elle ne sait pas ce qu'il a dit, mais le cercle s'est défait, la vie sociale a repris ses droits, un peu plus loin, un peu ailleurs.