- C'est le gel qui a fait ça.
Et en disant cela, il tape du pieds contre le pilier qui se délite, et qui, docile, laisse apparaître ses entrailles rouillées qu'il ne retient plus. Il m'explique la rouille incisive, le gel qui dilate les corps imbibés d'eau, l'éclatement du pilier, inéluctable, je regarde à ses pieds les petits éclats de matière qui s'éparpillent dans l'herbe humide. J'imagine les hivers passés, les recompte rapidement, revois en accéléré les quelques images qui ponctuent le récit que je me fais de la maison, les étapes successives que ce monde a franchies, les drames, le dais noir tendu devant l'entrée ...
Son pied qui tape obstinément contre le pilier continue de le disperser et me rappelle au monde. Il me faudrait préciser le temps et le lieu de cette discussion, focaliser mon esprit exactement sur ce qu'il me dit, ne pas me laisser distraire par cette surprenante destruction de la matière. Je tente d'écouter ses mises en garde, et d'imaginer l'espace autrement. Vide. Non ponctué. Lisse. Je tente de retenir un instant encore le passé, puis de passer très vite beaucoup plus loin, au moment où cet instant présent, lui-même, sera projeté très en arrière dans un passé lointain dont les couleurs mêmes seront estompées et tout cela ne sera plus qu'un minuscule instant du passé, d'un passé décoloré.
Il y avait une tonnelle autrefois. Je me souviens si bien de l'odeur de ce jasmin immense qui grimpait le long des piliers qu'il me semble à jamais la respirer. Nous avons passé tant de soirées, assis sur le banc vert, dans son ombre, il nous enivrait presque, je me souviens de tous ceux qui se sont assis là, de tous ceux qui ont mêlé leur voix à ces nuits, qui ont déposé leurs espoirs, quelque trace de leur présence, dans cette odeur presque entêtante - elle penétrait si loin dans les nuits d'été.
Il tapait contre la tonnelle rongée par le temps et je savais à quoi il faudrait renoncer. Je détestais ce geste, le bruit mat qu'il rendait, les débris du passé qui ne lui résistaient pas.
dimanche 15 août 2010
samedi 14 août 2010
Cahiers d'un autre été, XXIV (details)
Parfois, il y a des mots qui m'obsèdent, je ne sais pourquoi ils me parviennent en litanie lancinante, ils tournoient dans mon esprit en une épuisante mélopée, ils y énoncent les propositions les plus étranges qui soient, pendant que le fait lui-même qui très exactement en est le vérifacteur, dans le monde, s'agrippe à moi, et ne me laisse plus passer simplement, comme j'aime, sans déplacer rien autour de moi, sans faire le moindre bruit (je sais bien sûr parfaitement les lattes du parquet qu'il faut éviter et celles sur lesquelles il est possible de prendre appui, c'est la moindre des choses au regard du silence de la nuit), mais retient avec constance, presque : entêtement, mon attention comme ces végétaux étranges qui se fixent certes aux fibres textiles, à même la peau parfois, sans blesser et néanmoins sans égards, de sorte que mes mouvements se saccadent et que je n'y puis rien.
Il vaut mieux les laisser faire, aucune conjuration, jamais, n'a eu le moindre empire sur ces tournoiements incessants et désordonnés.
Telle, un été, l'abondance exigeante, impérieuse, de tout détail. Impossible, durant des semaines, de regarder quelque déploiement du monde, de se laisser flotter sur les aléas de la vision, de caresser des yeux les surfaces immenses. Je ne vis que des détails, si infimes que j'ignorais pour quelle raison des parcelles de mon attention fragmentaire s'y venaient déposer. Je n'en sus jamais rien. Je regardais le lente corrosion de la rouille sur un portail, le soulèvement de la peinture qu'elle produit et les contrastes colorés ainsi induits, les écorchures de la chaux sur un mur dévoré d'humidité, les minuscules silhouettes autrefois chargées de maintenir les volets contre les façades dans les régions que traversent de très grands vents. Je ne regardais que cela.
Attendre que cela passe. Il n'y a pas d'autre solution. Je ne voyais pas d'autre solution, seulement des détails obsédants.
Il vaut mieux les laisser faire, aucune conjuration, jamais, n'a eu le moindre empire sur ces tournoiements incessants et désordonnés.
Telle, un été, l'abondance exigeante, impérieuse, de tout détail. Impossible, durant des semaines, de regarder quelque déploiement du monde, de se laisser flotter sur les aléas de la vision, de caresser des yeux les surfaces immenses. Je ne vis que des détails, si infimes que j'ignorais pour quelle raison des parcelles de mon attention fragmentaire s'y venaient déposer. Je n'en sus jamais rien. Je regardais le lente corrosion de la rouille sur un portail, le soulèvement de la peinture qu'elle produit et les contrastes colorés ainsi induits, les écorchures de la chaux sur un mur dévoré d'humidité, les minuscules silhouettes autrefois chargées de maintenir les volets contre les façades dans les régions que traversent de très grands vents. Je ne regardais que cela.
Attendre que cela passe. Il n'y a pas d'autre solution. Je ne voyais pas d'autre solution, seulement des détails obsédants.
jeudi 12 août 2010
Cahiers d'un autre été, XXIII (répit)
Il y a de la poussière qui s'accumule dans le grenier. Je le sais. Même sans y aller, je le sais. Elle apparaît en transparence dans un puits de lumière qui inonde l'escalier les jours d'été et qui, au plus sombre de l'hiver, l'empêche de se resserrer complètement, de devenir si étroit qu'il pourrait devenir impossible d'atteindre les étages. Ou bien on risquerait d'être piégé une fois en haut, de devoir attendre dans une chambre douillette le retour de la lumiere.
Je ne connais pas exactement toutes les raisons de l'existence de ce dispositif raffiné. Mais il y a des années que je fais des suppositions et que je le surveille. Alors je sais parfaitement qu'il y en a déjà trop. Il y a trop de suppositions et trop de poussière. Elle est encore tombée, presque spectaculairement. Et les suppositions s'accumulent. Même si toutes ces hypothèses pas très solides ne forment qu'une colonnade instable.
Pour toutes ces raisons convergentes, j'y vais très peu. Le moins possible. Je dirais que dans un espace de temps de vingt années, j'ai dû y monter trois fois. Mais je dois surveiller cette accumulation de poussière, de toutes façons je ne peux pas m'en empêcher. Elle forme des ombres chinoises surprenantes sur le verre jaune qui ensoleille l'espace intérieur dès qu'il est traversé par la verticale d'un rayon de soleil. Elle retombe d'on ne sait quel vent soufflant du passé. Je ne sais pas ce qui l'emporte, la soulève, je sais seulement qu'elle se dépose ainsi, constamment. L'accumulation est insensible, son souffle lui-même est insensible, mais à n'en pas douter, il a encore soufflé. Elle s'est encore déposée.
Je n'aime pas monter au grenier. Les boîtes défoncées s'y accumulent, s'y entassent et puis finissent par crever de leur contenu douteux. Ils se déversent alors, dans des cataractes immobiles. Colonnades instables de mes souvenirs. Je crains toujours qu'une photo jaunie sortie tout droit de ma mémoire ne ravive des sanglots et ne vienne affoler ma peur. Et les pas glissent sur ces terrains instables, je redoute les profondeurs des mondes oubliés dont peu à peu nous sommes chassés, allant à reculons dans cette minuscule enclave qu'est le présent, reculant encore, encore un peu, l'enclave se resserre, et puis, dos au mûr, nous glissons dans l'échelle meunière, la chute est brutale, spectaculaire, en arrière, et la nuque si fragile se brise nette.
Parfois, il le faut, mais je n'ai guère envie d'y aller encore. Pas pour le moment. La lumière de la fin de l'après-midi dégringole dans l'escalier, caresse les pas que les pieds nus déposent doucement sur le bois. Il est possible, encore, de se trouver une autre occupation, de se détourner un peu pour suivre la course du soleil. Je ne sais pas pourquoi, je ne demande qu'un tout petit répit. Quelques instants de grâce avant le crépuscule. Trois fois rien.
Je ne connais pas exactement toutes les raisons de l'existence de ce dispositif raffiné. Mais il y a des années que je fais des suppositions et que je le surveille. Alors je sais parfaitement qu'il y en a déjà trop. Il y a trop de suppositions et trop de poussière. Elle est encore tombée, presque spectaculairement. Et les suppositions s'accumulent. Même si toutes ces hypothèses pas très solides ne forment qu'une colonnade instable.
Pour toutes ces raisons convergentes, j'y vais très peu. Le moins possible. Je dirais que dans un espace de temps de vingt années, j'ai dû y monter trois fois. Mais je dois surveiller cette accumulation de poussière, de toutes façons je ne peux pas m'en empêcher. Elle forme des ombres chinoises surprenantes sur le verre jaune qui ensoleille l'espace intérieur dès qu'il est traversé par la verticale d'un rayon de soleil. Elle retombe d'on ne sait quel vent soufflant du passé. Je ne sais pas ce qui l'emporte, la soulève, je sais seulement qu'elle se dépose ainsi, constamment. L'accumulation est insensible, son souffle lui-même est insensible, mais à n'en pas douter, il a encore soufflé. Elle s'est encore déposée.
Je n'aime pas monter au grenier. Les boîtes défoncées s'y accumulent, s'y entassent et puis finissent par crever de leur contenu douteux. Ils se déversent alors, dans des cataractes immobiles. Colonnades instables de mes souvenirs. Je crains toujours qu'une photo jaunie sortie tout droit de ma mémoire ne ravive des sanglots et ne vienne affoler ma peur. Et les pas glissent sur ces terrains instables, je redoute les profondeurs des mondes oubliés dont peu à peu nous sommes chassés, allant à reculons dans cette minuscule enclave qu'est le présent, reculant encore, encore un peu, l'enclave se resserre, et puis, dos au mûr, nous glissons dans l'échelle meunière, la chute est brutale, spectaculaire, en arrière, et la nuque si fragile se brise nette.
Parfois, il le faut, mais je n'ai guère envie d'y aller encore. Pas pour le moment. La lumière de la fin de l'après-midi dégringole dans l'escalier, caresse les pas que les pieds nus déposent doucement sur le bois. Il est possible, encore, de se trouver une autre occupation, de se détourner un peu pour suivre la course du soleil. Je ne sais pas pourquoi, je ne demande qu'un tout petit répit. Quelques instants de grâce avant le crépuscule. Trois fois rien.
mardi 10 août 2010
Cahiers d'un autre été, XXII (immobilité)
Je pense qu'il suffirait de ne pas bouger.
Parfois l'été éclaire crument les corps, et les oblige à avouer leurs faiblesses. Les pas se font lents dans la pente. Le panier pèse et le bras est plus fatigué. Il y a une tâche, là, sur cette main, que le jour vient de révéler. Il faudrait repeindre la grille, la rouille l'a attaquée, mais l'hésitation autrefois inconnue est bien là, il fait un peu trop chaud, elle attendra l'année prochaine, et l'année prochaine, la rouille aura œuvré davantage, le temps aura rongé, sucé, happé la résistance, et il faudra encore reculer.
Il pourrait suffire, peut-être de ne plus du tout bouger.
Ce n'est pas certain, mais l'hypothèse mérite qu'on lui prête attention, une attention diffuse et alanguie, certes, ce n'est peut-être pas tout à fait une attention, l'heure nous en rend presque incapables, quelque chose comme une trace vague sous les paupières mi-closes, il n'est peut-être pas utile de faire plus. Mais alors on se rend bien compte qu'il faudrait, non seulement ne plus bouger, s'immobiliser si longtemps que cela déviendrait une réelle souffrance....
...mais il faudrait aussi ne plus penser. Les mouvements de l'esprit devraient cesser eux aussi, et les tournoiements des idées s'arrêter, et les palpitationns des suppositions retomber, avec les espoirs, les attentes, les pures rêveries. Les espoirs sont torturants et décevants, les rêveries se dissipent comme des fumées. Tout devrait se calmer. Il pourrait suffire de ne plus rien attendre.
Alors même que tournoient dans un rayon de soleil de pures particules d'or.
Et les images dansent et reviennent, dans une mélodie chère à mes souvenirs, les images dansent et reviennent, je n'y puis rien, mes souvenirs se colorent qui ne veulent pas mourir, la vie palpite dans la question d'un enfant, je n'y puis rien, je ne peux pas empêcher, ni les larmes de couler, ni sa main d'être confiante dans la mienne.
Alors il faut reprendre et les mouvements et les pensées et les paroles et les chansons, fredonner un vieux tango et revenir dans la cuisine, préparer encore un repas, avec ce qui vient du marché, entrechoquer les instruments, affûter les lames, découper, trancher, pleurer n'est pas utile, réveiller des odeurs, il n'y a pas le choix, et accepter les bruits de la vie, mettre les assiettes, et regarder notre vie qui reprend son cours.
Parfois l'été éclaire crument les corps, et les oblige à avouer leurs faiblesses. Les pas se font lents dans la pente. Le panier pèse et le bras est plus fatigué. Il y a une tâche, là, sur cette main, que le jour vient de révéler. Il faudrait repeindre la grille, la rouille l'a attaquée, mais l'hésitation autrefois inconnue est bien là, il fait un peu trop chaud, elle attendra l'année prochaine, et l'année prochaine, la rouille aura œuvré davantage, le temps aura rongé, sucé, happé la résistance, et il faudra encore reculer.
Il pourrait suffire, peut-être de ne plus du tout bouger.
Ce n'est pas certain, mais l'hypothèse mérite qu'on lui prête attention, une attention diffuse et alanguie, certes, ce n'est peut-être pas tout à fait une attention, l'heure nous en rend presque incapables, quelque chose comme une trace vague sous les paupières mi-closes, il n'est peut-être pas utile de faire plus. Mais alors on se rend bien compte qu'il faudrait, non seulement ne plus bouger, s'immobiliser si longtemps que cela déviendrait une réelle souffrance....
...mais il faudrait aussi ne plus penser. Les mouvements de l'esprit devraient cesser eux aussi, et les tournoiements des idées s'arrêter, et les palpitationns des suppositions retomber, avec les espoirs, les attentes, les pures rêveries. Les espoirs sont torturants et décevants, les rêveries se dissipent comme des fumées. Tout devrait se calmer. Il pourrait suffire de ne plus rien attendre.
Alors même que tournoient dans un rayon de soleil de pures particules d'or.
Et les images dansent et reviennent, dans une mélodie chère à mes souvenirs, les images dansent et reviennent, je n'y puis rien, mes souvenirs se colorent qui ne veulent pas mourir, la vie palpite dans la question d'un enfant, je n'y puis rien, je ne peux pas empêcher, ni les larmes de couler, ni sa main d'être confiante dans la mienne.
Alors il faut reprendre et les mouvements et les pensées et les paroles et les chansons, fredonner un vieux tango et revenir dans la cuisine, préparer encore un repas, avec ce qui vient du marché, entrechoquer les instruments, affûter les lames, découper, trancher, pleurer n'est pas utile, réveiller des odeurs, il n'y a pas le choix, et accepter les bruits de la vie, mettre les assiettes, et regarder notre vie qui reprend son cours.
samedi 7 août 2010
Cahiers d'un autre été, XXI (nocturne)
Une fois encore, les mêmes pensées reviennent. D'un été à l'autre, je ne parviens pas à dire si elles se modifient. Je n'en suis pas très sûre. Il est possible que ce soient toujours les mêmes qui, cette nuit-là, à intervalles réguliers, traversent mon esprit, exactement comme les étoiles filantes traversent le ciel. Un trait lumineux, c'est tout ce dont on se souvient, rien de plus. Un simple trait, dans n'importe quelle direction, apparu au hasard, imprévisible, et disparu comme tel dans un méandre du ciel. Il suffit d'attendre, de ne pas trop bouger. De ne pas trop cligner des yeux. Ouvrir largement les yeux comme sur un monde vide et laisser l'attention se diffuser le plus vaguement possible.
Il faudra penser à s'assurer de la présence du vide dans ce monde.
Si je ne cherche pas à les retenir, alors elles apparaissent, un instant retiennent mon attention, puis glissent ailleurs, dans le néant et finalement retombent dans le silence. Je me demande où vont les idées qu'on ne retient pas, les courriers électroniques qui n'arrivent pas à leur destinataire, les paroles que personne n'entend, les larmes qui tombent à terre et disparaissent sans consolation. Je me demande où se dissipent les pensées oubliées, celles qu'on ne garde pas en mémoire et qui glissent hors de nous, hors de nos pupilles fixes, tous ces souvenirs de mondes qui basculent ailleurs.
Je suis adossée à la voiture. Elle est encore chaude de la montée, des lacets de la route, et du soleil aussi, écrasant, et des virages, des épingles, de la pente, inclinaison de la montagne, ses flancs, l'adret au soleil couchant, et dans les brumes déjà bleutées, l'ubac qui se perd dans un songe, et la route vire encore une fois, le vide, le précipice, et finalement la paroi, toute proche, si proche que les fougères heurtent les portières et qu'il faut presque verser dans le fossé pour croiser un autre véhicule.
Je me souviens qu'autrefois arriver au sommet tenait du miracle, dans la poussière et la chaleur écrasantes de l'été. Ce soir, je suis montée seule le long des flancs bleutés. Les jardins en terrasse s'estompent, dont on voit à peine les griffures sur les versants, dont on distingue de moins en moins les délimitations d'autrefois, et tout cela disparaît dans la nuit infinie. Alors le même vertige revient... Ce même vertige et rien n'y fait.
Le ciel se creuse de toute la densité des corps célestes. Il n'y a qu'à lever la tête, se laisser renverser en arrière sous le poids des rêves et regarder passer les étoiles filantes.
Il faudra penser à s'assurer de la présence du vide dans ce monde.
Si je ne cherche pas à les retenir, alors elles apparaissent, un instant retiennent mon attention, puis glissent ailleurs, dans le néant et finalement retombent dans le silence. Je me demande où vont les idées qu'on ne retient pas, les courriers électroniques qui n'arrivent pas à leur destinataire, les paroles que personne n'entend, les larmes qui tombent à terre et disparaissent sans consolation. Je me demande où se dissipent les pensées oubliées, celles qu'on ne garde pas en mémoire et qui glissent hors de nous, hors de nos pupilles fixes, tous ces souvenirs de mondes qui basculent ailleurs.
Je suis adossée à la voiture. Elle est encore chaude de la montée, des lacets de la route, et du soleil aussi, écrasant, et des virages, des épingles, de la pente, inclinaison de la montagne, ses flancs, l'adret au soleil couchant, et dans les brumes déjà bleutées, l'ubac qui se perd dans un songe, et la route vire encore une fois, le vide, le précipice, et finalement la paroi, toute proche, si proche que les fougères heurtent les portières et qu'il faut presque verser dans le fossé pour croiser un autre véhicule.
Je me souviens qu'autrefois arriver au sommet tenait du miracle, dans la poussière et la chaleur écrasantes de l'été. Ce soir, je suis montée seule le long des flancs bleutés. Les jardins en terrasse s'estompent, dont on voit à peine les griffures sur les versants, dont on distingue de moins en moins les délimitations d'autrefois, et tout cela disparaît dans la nuit infinie. Alors le même vertige revient... Ce même vertige et rien n'y fait.
Le ciel se creuse de toute la densité des corps célestes. Il n'y a qu'à lever la tête, se laisser renverser en arrière sous le poids des rêves et regarder passer les étoiles filantes.
vendredi 30 juillet 2010
Cahier d'un autre été, XX ( nocturne crissant)
Je m'en souviens très bien. Je pourrais, sur ma vie, en faire le serment. Autrefois les nuits étaient pur apaisement. Ligne tirée jusqu'au matin. Elles y menaient sans à coup. Je me souviens de cela mais le souvenir n'est que sèche abstraction, il s'emploie jusqu'à l'épuisement à empiler des mots silencieux les uns sur les autres en dehors de toute signification pleine. Les tensions se résolvaient dans l'oubli, maintenant j'en suis sûre. Le voile du crépuscule s'étendait sur le monde, telle, la lumière fumée dont Vinci a conservé si longtemps le secret dans le fond de son atelier, derrière pinceaux et vernis, cette fumée légère qu'il répandait sur ses portraits et qui fait qu'à jamais ils nous échappent. Alors, je m'en souviens, le monde reculait d'un pas, il s'écartait légèrement, très légèrement, ma main ne pouvait plus tout à fait le saisir, un léger décalage, une oblique dans les rayons du soleil, tout simplement, et tout basculait et l'oubli recouvrait nos rêves de sa caresse inouïe.
Alors je ne comprends pas pourquoi cette nuit est telle. Je n'y arriverai pas.
Tout est parfaitement réuni pour l'apaisement du jour, j'en conclus que ce doit être moi. Ce ne peut être que moi. Le silence s'étire indéfiniment. J'ai fait semblant de croire que je pourrai dormir. Il a dû manquer dans le rituel une étape dont l'absence a offensé les dieux tapis dans le hasard bruissant. J'ai fait semblant de croire que cette chambre inconnue m'accueillerait pour la nuit. Dépossession de soi. J'ai fait semblant d'en chercher la protection. J'ai trébuché sur le seuil, une latte de parquet a craqué, une autre encore, et les repères m'échappent. La fenêtre ouverte ne laisse entrer aucun air. Rien ne respire. Ma respiration me heurte. J'entends très bien les battements de mon cœur dans mon oreille. Je fais semblant de croire que cela me bercera, que l'obsédante répétition du même jusqu'à ce qU'il devienne intolérable pourrait m'aider à dormir. Je fais semblant de convier mes rêves.
Rien. Je n'y arriverai pas.
Il y a encore une solution, je le sais bien, encore un espoir de traverser l'immensité de ces ténèbres, si seulement je renonce à me mentir, m'allonger, tourner mon visage dans l'oreiller, sentir le frais de la trame de lin, sentir, les plis minuscules, et sangloter jusqu'à la pâleur inverse de l'aube.
Alors je ne comprends pas pourquoi cette nuit est telle. Je n'y arriverai pas.
Tout est parfaitement réuni pour l'apaisement du jour, j'en conclus que ce doit être moi. Ce ne peut être que moi. Le silence s'étire indéfiniment. J'ai fait semblant de croire que je pourrai dormir. Il a dû manquer dans le rituel une étape dont l'absence a offensé les dieux tapis dans le hasard bruissant. J'ai fait semblant de croire que cette chambre inconnue m'accueillerait pour la nuit. Dépossession de soi. J'ai fait semblant d'en chercher la protection. J'ai trébuché sur le seuil, une latte de parquet a craqué, une autre encore, et les repères m'échappent. La fenêtre ouverte ne laisse entrer aucun air. Rien ne respire. Ma respiration me heurte. J'entends très bien les battements de mon cœur dans mon oreille. Je fais semblant de croire que cela me bercera, que l'obsédante répétition du même jusqu'à ce qU'il devienne intolérable pourrait m'aider à dormir. Je fais semblant de convier mes rêves.
Rien. Je n'y arriverai pas.
Il y a encore une solution, je le sais bien, encore un espoir de traverser l'immensité de ces ténèbres, si seulement je renonce à me mentir, m'allonger, tourner mon visage dans l'oreiller, sentir le frais de la trame de lin, sentir, les plis minuscules, et sangloter jusqu'à la pâleur inverse de l'aube.
mardi 27 juillet 2010
Cahiers d'un autre été, XIX (superpositions)
Ces images en noir et blanc flottent quelque part dans ma mémoire.
On regardait les clichés, et un personnage se superposait étrangement au reste de la scène, entretenait avec elle un léger décalage dans l'espace, déjouait les perspectives, en choisissant de se manifester un peu trop haut, un peu en retrait ; à travers sa légère transparence, il fallait bien admettre soit que les simulacres des vivants passsaient sous nos yeux, se manifestaient n'importe quand, dans le plus grand désordre du monde, hypothèse coûteuse, on en conviendra, soit que les clichés photographiques s'étaient superposés les uns aux autres. Et par souci de conserver un peu de cohérence dans notre monde, et dans nos théories de la perception, on reconstruisait vite les souvenirs qui permettaient de les séparer. De les scinder. Les simulacres rentraient seuls dans leur scène. Deux scènes en une seule, que parfois des semaines séparaient, une silhouette transparente apparaissait dans un lieu où elle n'était jamais allée, on remettait un peu d'ordre dans cela et on déchirait la photo en noir et blanc, elle finissait dans la corbeille à papiers, j'allais l'en retirer, approchais en secret les morceaux et redécouvrais des espaces inconnus et silencieux.
L'espace se feuillette d'innombrables strates temporelles. C'est toute sa structure qui se lézarde, qui se fendille. Je connais les toutes dernières strates, celles qui sont les plus saturées de tous les simulacres des absents, mais serais bien incapable d'en faire un décompte exact, je traverse les dernières, celles qui sont si saturées que pour pénétrer dans le soir, il faut écarter la brume de tous les souvenirs, pour que le rayon de soleil du crépuscule passe jusqu'à nous, et réchauffe un peu notre peau et nos cœurs.
Entrelacs des cheminements dans ce seul lieu du monde (le jardin), selon des décalages infinis, je ne sais pas comment ils parviennent à se croiser, entremêlement des voix (certaines tues à jamais, et combien de fois cet appel dans le soir qui tombe?) elles résonnent ici, toutes, effacement des simulacres (néanmoins je Le revois, dans le crépuscule où je m'assieds pour regarder la fin d'un autre maintenant, dans un rayon oblique et prêt à basculer dans le vide, Il faisait jaillir l'eau dans un bruit que j'entends toujours aussi distinctement même si je ne l'ai pas entendu depuis des années, même si je ne m'entendrai plus jamais, tout cela devient confus soudain, la pièce indispensable à la réparation de la pompe est épuisée). Il y a de quoi ne pas savoir où nous en sommes.
Je comprends à présent pourquoi ils mettaient tant de soin à déchiqueter ces portraits. Je comprends leur hâte et leur empressement à les faire disparaître.
On regardait les clichés, et un personnage se superposait étrangement au reste de la scène, entretenait avec elle un léger décalage dans l'espace, déjouait les perspectives, en choisissant de se manifester un peu trop haut, un peu en retrait ; à travers sa légère transparence, il fallait bien admettre soit que les simulacres des vivants passsaient sous nos yeux, se manifestaient n'importe quand, dans le plus grand désordre du monde, hypothèse coûteuse, on en conviendra, soit que les clichés photographiques s'étaient superposés les uns aux autres. Et par souci de conserver un peu de cohérence dans notre monde, et dans nos théories de la perception, on reconstruisait vite les souvenirs qui permettaient de les séparer. De les scinder. Les simulacres rentraient seuls dans leur scène. Deux scènes en une seule, que parfois des semaines séparaient, une silhouette transparente apparaissait dans un lieu où elle n'était jamais allée, on remettait un peu d'ordre dans cela et on déchirait la photo en noir et blanc, elle finissait dans la corbeille à papiers, j'allais l'en retirer, approchais en secret les morceaux et redécouvrais des espaces inconnus et silencieux.
L'espace se feuillette d'innombrables strates temporelles. C'est toute sa structure qui se lézarde, qui se fendille. Je connais les toutes dernières strates, celles qui sont les plus saturées de tous les simulacres des absents, mais serais bien incapable d'en faire un décompte exact, je traverse les dernières, celles qui sont si saturées que pour pénétrer dans le soir, il faut écarter la brume de tous les souvenirs, pour que le rayon de soleil du crépuscule passe jusqu'à nous, et réchauffe un peu notre peau et nos cœurs.
Entrelacs des cheminements dans ce seul lieu du monde (le jardin), selon des décalages infinis, je ne sais pas comment ils parviennent à se croiser, entremêlement des voix (certaines tues à jamais, et combien de fois cet appel dans le soir qui tombe?) elles résonnent ici, toutes, effacement des simulacres (néanmoins je Le revois, dans le crépuscule où je m'assieds pour regarder la fin d'un autre maintenant, dans un rayon oblique et prêt à basculer dans le vide, Il faisait jaillir l'eau dans un bruit que j'entends toujours aussi distinctement même si je ne l'ai pas entendu depuis des années, même si je ne m'entendrai plus jamais, tout cela devient confus soudain, la pièce indispensable à la réparation de la pompe est épuisée). Il y a de quoi ne pas savoir où nous en sommes.
Je comprends à présent pourquoi ils mettaient tant de soin à déchiqueter ces portraits. Je comprends leur hâte et leur empressement à les faire disparaître.
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