Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

jeudi 13 août 2009

Senteurs IV


Il y a longtemps de cela, je vous parle d’un temps qui n’existe plus, amitiés dissoutes dans les souvenirs, les souvenirs faute d’être convoqués se défont, les liens se sont dénoués, même s’il reste quelques frémissements parfois, pleins d’une nostalgie qui sait se taire et ne pas nous blesser, si ce temps a existé, si je ne me trompe pas sur lui, alors il s’est perdu dans cette brume que le temps lui-même ne dissipera pas, bien au contraire, il l’obscurcira et la rend plus tenace que la bruine et tous nos efforts pour revenir à lui, pour retrouver ces traces seront plus stériles que l’angoisse et ne sauront que nous blesser…il y a longtemps de cela, nous marchions aux bords des canaux, le premier d’entre eux traça un trait articificiel et droit dans un paysage hivernal, à travers les arbres nus, nous conduisit plus loin, encore, nous étions si jeunes et nos pas nous portaient où nous voulions, vers un ancien clocher, qui se dressait dans un paysage presque enneigé (en fait, ce n’était que du givre, un givre épais que le soleil d’hiver ne parvenait pas à faire fondre, il brillait sous sa lumière, scintillait, nous renvoyait dans les yeux tous ses éclats mais il ne fondait pas, obstinément, il résistait dans le froid) : il faisait si froid, nous sommes entrés dans cette auberge, et nous nous sommes réchauffés auprès d’un feu qui craquait et nous brûlait presque, et nous étions contents et loin de tout, et tout cela à présent me paraît si loin, moi qui me trouve dans un présent que je n’habite pas, et qui m’enserre, et qui m’étouffe, à tel point que je finirai par y mourir. Puis nous sommes revenus vers la ville, en bâteau, et une fois débarqués, nous avons longé dans ce silence qui autrefois ne nous séparait pas les façades et les balcons, les murs fermés, les portes secrètes et silencieuses, nous nous sommes glissés contre elles, contre leur pierre blonde, et froide, et presque coupante, dans la lumière de l’hiver. Le monde était aquatique et minéral, et nous étions seuls en lui. Le sol givré gardait seulement des traces de pas, par endroit un empreinte apparaissait, on suivait quelques pas bien découpés sur la luisance des pierres, puis ils se perdaient et on ne savait plus du tout ce qu’ils étaient devenus ; je pensais parfois qu’il pouvait avoir glissé dans l’eau verte du canal. Il en montait une odeur que le froid atténuait mais dans lequel elle se détachait bien, une odeur d’eau croupissante, épaisse, verte, insondable, presque immobile, où sans doute quelques algues languissantes entraient en décomposition. L’odeur montait dans l’air immobile de l’hiver, et il était impossible, en rentrant chez soi, de ne pas trébucher, de ne pas manquer de tomber et alors de ne pas penser à tous ces mystères, à ceux qui avaient glissé, qui ne s’étaient pas retenus, à tous ceux qui étaient tombés, qu’on avait poussés au détour d’une ruelle, qui seront aller respirer à pleins poumons cette eau trouble et menaçante, menaçante à chaque pas, se noyer en elle, qui s’y sont glissés, peut-être et qui s’entremêlent à présent aux algues et aux courants, comme nous nous entremêlons aux rubans effilochés de notre passé.

5 commentaires:

  1. Tu veux des critiques constructives. Loin de moi l'idée de contester ton véritable talent d'écriveuse (oui je préfère ce terme à écrivain ou écrivaine même si il n'est pas français) mais je trouve ce texte par rapport au trois premiers plus confus. Peut être est-ce la mise en page sans paragraphe qui me donne cette impression ou tout simplement parce que je ne suis pas encore tout à fait réveillé.

    C'est peut être aussi comme tu le dis au début que ces souvenirs là sont plus diffus, moins vivaces que les précédents et du coup, ça me les rend plus opaques.

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  2. C'est vrai, j'ai voulu tourner autour de cette idée de noyade, dans les canaux, dans les souvenirs, d'étroitesse de la respiration quand l'air est si froid qu'on le laisse à peine entrer. quelque chose d'un peu onirique, confus, opaque comme l'eau d'un canal, un peu trouble. De ces lieux de notre mémoire où nous évitons de revenir, où nous hésitons à revenir. Je crois que tu as bien saisi le point, en fait, dans les dernières brumes du sommeil.

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  3. Et bien voilà, tu m'embrumes :)

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  4. impression d'être dans une "pièce de passage" prologue d'une pièce à venir ou déjà visitée enfin bref j'ai un peu perdu pied :-)

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  5. Curieuse impression en lisant ton texte furieuse envie de faire une liste de je me souviens pour sortir de la noyade comme "Perec" vite vite je me souviens .... j'ai perdu pied dans la brume oppressante je crois

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