Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

jeudi 8 avril 2010

Carnet Tokyoïte, liasse 17 (cérémoniel)

J'aurais cru, quand elle déposa devant moi la minuscule tasse de thé vert et mousseux, que le cérémoniel venait de prendre fin.

Dans la fraîcheur du matin, le soleil se levait sur un jardin minuscule et parfaitement maîtrisé qu'on regardait par la baie vitrée, tout en suivant les lignes un peu hachées de la conversation dans laquelle passaient des vortex, et des ingénieurs, Kafka je ne sais pourquoi ; puis il fut question d'un voyage en Europe, et d'un maelström, de Goethe, et des traditions. Et les dimensions du temps se tissaient les unes les autres, je n'étais pas loin d'être perdue.

Dans son déploiement suranné, le bavardage léger fut interrompu avec tranquillité par les gestes minutieux qu'alors elle déploya, et il fut impossible de ne pas la regarder.

Elle m'indiqua l'ordre dans lequel manger les diverses nourritures qu'elle avait apportées, ensuite de quoi je devais, en une seule fois, finir ma tasse de thé. Il fut aussi question d'une fête, renouveau, printemps, sa voix devint enjouée, il me sembla saisir le terme de jeune fille, même si cela prit soudain une teinture étrangement proustienne, à un moment où je m'y attendais le moins, et des couleurs pastels se mirent à apparaître dans mon champ de vision, pendant que j'oubliais à peu près complètement les indications qu'elle venait de me donner.

La scène se déroulait quelques heures avant qu'il ne me faille reprendre un taxi puis un train dont j'ignorais tout, puis l'avion et un autre avion encore, qui passerait au dessus des mers gelées du pôle Nord, à condition que je parvienne à traverser ces espaces informes que sont les douanes et les aéroports ; ils se matérialisent autour d'une abstraction puissante qu'est la frontière, et absorbent nos pas, et nos attentes, et nos silences, et nos larmes. Ensuite il y aurait un train ou encore un taxi avant que ne se rouvre la porte de mon appartement désert qui, à cet instant précis du temps, me paraissait incroyablement éloigné de moi. J'étais déjà aspirée par le voyage, dans le vertige horizontal du déplacement selon le lieu.

C'est à ce moment précis que le cérémoniel se resserra sur moi. La tasse était devant moi, sur la petite table de bois. Une figure animale me faisait face. Il fallait qu'il en fût toujours ainsi, mais il fallait sous une modalité tout aussi impérieuse, pour boire, tourner la tasse de la main droite, en même temps la soutenir de la main gauche horizontalement placée sous elle, pour ne jamais être face à cette représentation.

Le geste alors me parut insurmontable.

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