jeudi 24 septembre 2009
Abstraction au voyage, IV
mardi 15 septembre 2009
Abstraction au voyage, III
Résignation au mouvement d’un point A à un point B.
Nous sommes déplacés d’un point A à un point B — ou bien serait-il plus juste de préciser quelle translation vectorielle nous subissons, qui nous prend en un point A, sous le coup du départ et des adieux, et nous laisse en un point B, comme si la vague d’espoir et d’allant qu’il nous avait fallu venait soudain mourir en ce point (B) ? Translation sud-est de neuf cent quatre-vingts kilomètres (ou huit cent quatre vingt dix ?).
Chute verticale ! et la caresse de la joue touchant terre, le contact tiède de la terre sur sa joue tendue, comme pour une caresse, tendue vers la caresse de la main — avant l’écrasement de son corps, à terre.
La chute est horizontale, elle n’a pas le panache qu’en Icare nous admirons : presque personne ne la remarque. Pauvre de nous, ployés sous nos (sacs ?), dûment étiquetés, notre nom écrit comme sur des papiers où s’alignaient autrefois des phrases, notre main tendue vers le contrôleur, vaguements inquiets, notre main qui revient à son point de départ, ou peu s’en faut, contre notre flanc, peut-être dans un tremblement imperceptible, avec un billet simplement perforé,
— d’une piqûre d’épingle.
Référentiel qui traverse l’espace, vers le Nord ou le Sud, sur une carte imaginaire : nous y tentons de minuscules déplacements. Icare fila dans le Ciel, le traversa, s’écrasa sur le sol après une dernière caresse (je reste persuadée qu’il y eut un infime instant où le sol à lui seul fut tout entier à Icare une caresse), et rien ne le fit trembler dans sa chute à travers le souffle du vent.
Nous sommes assis depuis deux heures vingt-sept minutes, nos vêtements se froissent, comme se froissent nos corps. Nos mains se salissent dans la saleté déposée. Et l’air se sature de ces inspirations expirations baîllements respirations bouches entrouvertes sur des paroles perdues . Icare en un soupir tomba du Ciel et c’en fut finit de lui.
Combien de voyages pendulaires, d’oscillations entre un point A (Paris) et un point B (Marseille) me faudra-t-il pour me briser comme Icare en un point de chute qui soit enfin mien ? Condamnée, vous dis-je, à la translation vectorielle entre A (Paris) et B (Marseille) ou entre (A) Marseille et B (Paris) — usure du monde ?
Abstraction au voyage, II
Il faut imaginer un point (minuscule), glissant le long de la ligne à grande vitesse du sud-est de Paris à Marseille, sur une distance de neuf cent quatre-vingts kilomètres (ou huit cent quatre vingt dix ?). Il faut fournir un invraisemblable effort pour s’imaginer devenu point minuscule, descendant le long de la ligne à grande vitesse, entre deux cercles, deux épingles rouges sur la carte. Seul un travail aigu d’abstraction permettra de se représenter soi-même comme un point minuscule, descendant en trois heures et dix-sept minutes le long de cette ligne incurvée, qui part de Paris, frôle un fleuve, se termine à Marseille.
C’est presque impossible.
Le train traverse le paysage, toujours le même, qui glisse sur la vitre.
Il n’est possible de rien — ni de tendre la main — ni de sentir la vivacité de l’air — ni de marcher dans ce paysage, rendu plat sous le trait que trace cette ligne de laquelle aucun de nos rêves, aussi puissant soit-il, ne nous fera jamais dévier. Condamnés que nous sommes à ce mouvement pendulaire Paris-Aix-Paris-Aix-Paris (sauf certains, qui ont l’air heureux, qui partent en voyage et peut-être sentiront sur eux le vent de la mer).
L’impossibilité de l’écart rend le voyage vectoriel.
Un tunnel duquel nous ne pouvons sortir. Dos au paysage —j’avance, point minuscule, dont la présence ou l’absence à elle seule ne changerait rien. (Je) glisse le long de cette ligne, à une vitesse extravagante, qui pourrait l’être plus, qui l’a été moins. Me voilà propulsée dans le paysage — sans en rien sentir —. Je suis incorporée à un tube métallique pressurisé — et rien ne m’assure plus de son horizontalité.
(Je) pourrait être n’importe qui et s’absorbe entièrement là, dans la parenthèse, ouverte, refermée, pendant trois heures dix-sept minutes. (Je) n’est rien d’autre qu’une variable frégéenne.
Rien ne garantit l’horizontalité du paysage. Une chute en arrière serait possible. Tombant ainsi … une chute sur le dos… pourrait fracasser, mais ne surprendrait pas outre mesure. Elle ne serait pas même vertigineuse. Alors que celle d’Icare, ne serait-ce qu’un court instant, l’instant bref de son extase, a dû être … vertigineuse.
Tombant ainsi qu’Icare dans le paysage horizontal, (je) passe inaperçu(e), Icare inaperçu, et m’écrase sans bruit au terminus, où je me relève et me remets à marcher, un peu ivre, dans ce non-lieu gris auquel tous nos voyages aboutissent.
Vous êtes perdu, à cet endroit du texte, ne savez pas de quelle gare je parle, dans quelle gare ce miracle a lieu quotidiennement, tous ces Icares qui se relèvent, reprennent leur fardeau, et se remettent à marcher, leur valise à la main, leur sac sur l’épaule ? C’est donc bien cela… l’abstraction au voyage.
lundi 14 septembre 2009
Abstraction au voyage, I
Mouvement oscillatoire entre deux lieux (pour l’anecdote, Paris et Aix-en-Provence).
— pour la seule anecdote.
Le temps s’arrête en un lieu (Paris, Gare de Lyon, papiers gras et gris, annonces précédées de notes enjouées, que nous, accablés sous le poids de nos (sacs ?), écoutons aux aguets des retards…, un parmi les autres eux-mêmes comme des animaux inquiets, le temps s’arrête à 15h16.
Il reprendra trois heures dix-sept minutes plus tard en Gare de Marseille
— si tout va bien. Parce qu’il est plus simple pour aller de Paris à Aix-en-Provence, au lieu d’Aix –en-Provence qui me fut alloué comme mon lieu il y a de cela des années, de descendre du train à Marseille. L’anecdotique n’aide donc pas dans ce cas.
Il sera arrivé qu’il prenne trois heures douze minutes de plus, cinq heures de plus, qu’il ne reprenne qu’en pleine nuit sans que ces variations aléatoires puissent en quelque façon être prévues par qui les subit. Il arrive que le retard soit sans commune mesure avec l’impatience ou l’angoisse dont il est cause.
Entre temps, il y aura eu trois heures dix-sept minutes suspendues entre deux lieux —
Trois heures dix-sept minutes répétées deux fois par semaine répétées environ vingt-cinq fois dans l’année, sur une période de dix années…dont il n’y a pas lieu de penser qu’elle se termine…
Qui m’auront déplacée d’un lieu en un autre.
Il est possible que la très exactement même durée de voyage se soit intercalée entre d’autres horaires. Cette variation-là n’est pas signifiante (sauf pour la lumière, oui, pour la lumière elle change tout mais nous n’en sommes pas là).
La question est devenue, au fil de ces années :
Où va se perdre le temps suspendu entre ces deux lieux ?
C’est la répétition de ces voyages, comprenez-vous ? , qui fut cause de leur abstraction. Après le cinquantième voyage, tous les voyages se sont mis à se ressembler. Il est devenu de plus en plus difficile de les distinguer les uns des autres, dans un sens ou dans l’autre, alors même que, par un effet d’optique que je n’explique pas, à l’intérieur de leur temporalité (suspendue entre deux lieux qui n’en sont pas), les détails se sont exacerbés.