Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

vendredi 5 février 2010

Le fauteuil, Vase communicant, avec Christine Jeanney


Le fauteuil est placé dos à la cuisine, un rectangle marron et orange, visible lorsqu’on s’essuie les mains sur le torchon en posant des questions comme Qu’est-ce que tu dis ? Avec le bruit de l’eau je n’ai pas entendu.

En prenant le couloir qui mène aux chambres, on peut voir le profil du fauteuil avachi, le coussin vers l’avant tassé, on pourrait dire qu’il tire la langue au guéridon, si l’on voulait être léger.

Sur son accoudoir est posé un carré de toile avec une poche remplie de revues, journaux, programmes télé, en plus d’un stylo bleu qui en rature le fond par accident. Si l’on approche le nez tout près des traits sur le tissu, on reconnaît un porte-avion dessiné là, ou un outil de menuisier, ou une statue de l’île de Pâques qui serait couchée sur le dos – mais il faut être très petit et aussi assis de travers, les pieds coincés dans le replis, remuer les orteils, et soulever l’épaule à chaque page que l’on tourne de l’Oreille cassée, le papier frotte sur le ventre, c’est fou les souvenirs qui viennent et on ne s’y attend pas.

Le fauteuil est devant la fenêtre. Derrière la vitre, des géraniums secs dépassent, mais pas le caillou que l’on a rapporté de vacances, va savoir lesquelles. Il faudrait s’y intéresser d’ailleurs, se demander où on l’a ramassé ce caillou, dans quelle carrière de Bretagne, quelle terre rocailleuse du sud, quel chemin le long de quel canal aux troncs de peupliers réguliers comme les barreaux d’une échelle géante posée par terre, ou c’était en Ardèche ? On ne sait plus. On se demande bien pourquoi sa provenance est importante, pourquoi on s’y arrête, un problème à résoudre, vraiment, un questionnement. Comme on renonce, on retourne au fauteuil, sûr qu’il vient de nulle part puisqu’il a toujours été là.

Un tapis est coincé sous ses deux pieds avant. On l’a bougé parfois, des marques rondes et plates le prouvent, elles encadrent une fleur de lys. Des fleurs de lys, il y en a tout le tour, des grandes et des petites, et des losanges, et des courbes en forme d’accolades. On se souvient : losanges pour les têtes, fleurs de lys pour les yeux, accolades- moustaches sous les nez inventés. Comme des visages en lignes à allumer selon le sens du poil, chercher le borgne ou le grognon, le souriant ou le gros bêta. Et celui de gauche, à l’angle, qui garde son air sévère, on est rassuré de le voir à sa place, certaines choses ne changent pas.

Plus tard on ferme la porte d’entrée avec deux tours de clé en pensant au tapis de visages. Aux vrais visages aussi. Et aux mains. Et à l’odeur connue, le mélange de mouillé, bois, froid, cire que l’on vient d’enfermer.

On s’approche d’une plante au milieu de l’allée, on dirait une orchidée verte, tombée d’un vase, mais non, pas d’élégance échouée, rien qu’une mauvaise herbe, c’est n’est plus entretenu ici, comme il faudrait.

Avant de partir tout à fait, on se tient à l’un des barreaux de la grille. Le fauteuil est à l’intérieur, personne n’essuie ses mains sur le torchon.

Ensuite sur le trottoir, on a la gorge épaisse. On croise un passant, enfin une connaissance qui dit condoléances et puis qui compatit. On répond toutes ces phrases faciles connues d’avance, les choses qu’on dit dans ces cas-là, et puis on parle des meubles qu’il faut déménager, et ça en fait des choses, même le fauteuil marron et orange, on en parle, et aussi du caillou. L’autre écoute, s’il ne comprend pas tout. On se sépare, les mains serrées, courage, il dit. Ça on en a, on triture le stylo dans sa poche en s’en allant.


mercredi 3 février 2010

Vanités…, XII



Est-ce à la matière que nous nous confierons ? Suivrons-nous les lignes droites, les courbes, les matières du monde sur lesquelles nous nous avançons ? Avancerons-nous sur le bois ligneux du parquet ? Sur la terre du chemin, poussiéreuse ou boueuse ? Sur les déchets noirs de pétrole qui tracent une ligne jusqu'à l'horizon ? Passages incessants, lumières clignotantes, les vrombissements au milieu des coups de frein… et les poussières.

À y regarder de plus près, nous verrions la trahison qui nous entoure parcourir le monde, s'infiltrer en lui, le pénétrer intimement. Elle ronge les cordes des bâteaux, les attaches, les encoignures, corrode les balustrades, attaque sans vergogne la pierre la plus dure, et parfois le marbre s'effondre dans un fracas assourdissant.

Érosion de par la force lente du temps, et son emprise obstinée. Le temple symétrique s'effondre en plein soleil, brise dans sa chute les arcs, les fûts hiératiques des colonnes ; les statues éclatent, s'éparpillent sous le choc. Plus tard, bien plus tard, un peintre viendra rêver ces ruines. Mais pour le moment, un monde s'écroule.

Y a-t-il ici un objet qui nous rendra nos certitudes ? Apaisera nos angoisses ? La ligne imaginaire qui dessine une frontière à travers le désert ne saurait nous tromper. Elle est née de la folie de généraux dont les cerveaux malades se représentaient des lieux géométriques. Et les tribus nomades les traversent, indifférentes, dans un sens et dans l'autre, les retraversent selon des cheminements connus d'elles seules.

Même la surface plane de la table de verre nous est un leurre. Si nous savions, nous n'y poserions plus rien. Plus jamais. Des précipices la parcourent. Les aspérités la hérissent. Votre main la croit lisse — mais aucune matière ne l'est. Nous habitons un monde friable. Il se délite. Part en morceaux (comme les éclats de la mémoire malade). Et tout finira en poussière.

lundi 1 février 2010

Vanités…, XI


De loin la silhouette noire paraît estompée. Je sais bien que la distance modifie les simulacres que les objets nous envoient ; dans le mouvement qu'ils font pour nous atteindre, ils se déforment dans l'air avant de venir frapper le noir orifice de nos pupilles. La dispersion des atomes ne saurait suffire à tout expliquer, même si la théorie antique me vient à l'esprit. Les traits qui devraient la dessiner sous nos yeux ne précisent pas ses contours. L'éloignement à lui seul ne peut pas tout.

De l'air glacé et transparent, elle s'est protégée en s'entourant, s'enveloppant dans un manteau immense dont les pans battent au rythme de ses pas. L'ourlet est lourd, que le vent glacial parvient à soulever à chacun de ses pas. Son balancement marque les pas, rythme la marche. L'écharpe enroulée autour de son cou traîne presque jusqu'au sol, à la hauteur de ses chevilles, et s'entremêle à ses mouvements.

Elle devrait être quelques traits d'encre de chine sur l'arrière-fond du monde. Un idéogramme tracé d'un geste sûr.

Marche vive et rapide. De là où je suis, je la vois arriver. La perspective est parfaite. Elle esquive les passants, évite un promeneur, négocie entre la mère et l'enfant capricieux la courbe convexe qui la sortira de ce mauvais pas, dévie avant l'impact avec le cycliste, et malgré tout, soudain un peu voûtée, marque une hésitation avant de traverser l'avenue pour venir à ma rencontre.

À ce moment, je remarque la couture effilochée. La dégradation s'insinue dans les tissus, arrache quelques fibres à la doublure du manteau, je suis sûre, en la voyant ainsi, que ses poches sont trouées, qu'elle ne peut jamais rien y mettre. Sur l'épaule, le poids du sac a usé le manteau, jusqu'à la trame. Et quand je lève les yeux sur elle, je sais qu'il faudrait les refermer, pour ne pas remarquer les rides qui se creusent dans son visage, les paupières un peu plus lourdes,l'ovale qui se perd. Il faudrait pouvoir ne rien voir, revenir à cet autrefois.

Quand elle me tend une main nue et glacée, il me semble saisir une statue.


dimanche 31 janvier 2010

Vanités…, X



Sommes-nous autre chose que la somme (annulée) de nos erreurs ?

Perdre ses clefs en revenant chez soi dans une nuit d'hiver, quand la fatigue le dispute au froid. Et les errances, et les replis, par tous les méandres de notre chemin. La tentation d'abandonner aussi impossible que tout repos. Nous partons dans le jour, sans rien savoir de la possibilité du retour. Affrontement direct et brutal : la lumière est crue et inhospitalière, et les fissures et les failles de nos êtres apparaissent quand nous sourions. Elles se creusent de toutes nos tentatives pour les cacher. Le maquillage est en train de tomber.

Sommes-nous autre chose que la somme (annulée) de nos repentirs ?

Ne vous y trompez pas. La vanité à notre époque n'est plus un genre moral. Elle ne se complaît plus d'évocations mortuaires. Les ossuaires n'y sont plus de mise (ces siècles en ont trop produit). Elle a perdu le contrepoint de l'édification. S'il y a là un repentir, ce ne peut être que celui qui advient sous le pinceau du peintre ; par touches légères, il fait disparaître un personnage (crime pictural dans la recherche de la perfection). Exposition transparente au monde.

Nous sommes pleins d'ombres et de méandres. Dans ce jeu à somme nulle contre le hasard, l'un avance l'autre recule.

Sommes-nous autre chose que le désordre contre lequel nous luttons ? Une tentative pour instaurer un ordre provisoire sur lequel nous nous tiendrons en équilibre avant la chute. Elle est en retard, écoute dans la liste de son iPod autre chose que ce qu'elle cherchait, le bureau de son ordinateur porte la trace de fichiers dont elle ignore le contenu, elle court après son train, son bus, ne retrouve plus dans son sac immense ce qu'elle y cherche. En son absence, les rayonnages des bibliothèques s'incurvent. Il est probable que les livres glissent et s'effondrent. Pourvu qu'aucun impact ne vienne briser le grand miroir qu'elle n'a pas accroché, qu'elle a posé sur le sol.

À ce jeu-là, nous perdrons à tout coup.

jeudi 21 janvier 2010

Vanités…, IX


Vous souhaiterez n'avoir pas remarqué, au bout de ses manches, autour de ses poignets, la trame élimée de la laine. Comment la répétition des mouvements n'aurait-elle pas arraché quelques fils ? Et peu à peu l'usure incessante, insidieuse est remontée le long de ses bras, jusqu'à accuser les traits, les mouvements. Aurait-il pu en être autrement ? Toujours est-il qu'il faut vous garder de fixer là un regard impudent.

Il est possible que la fatigue ait engourdi jusqu'à son épaule, qu'elle ait pratiqué de petites entailles un peu plus haut, qu'elle se soit incisée dans les chairs, et qu'elle provoque de lancinantes douleurs, il est donc probable que les gestes autrefois emportés dans le vertige et l'ivresse, s'arrêtent à présent à mi-course. Et retombent. Inachevés.

Lui ne vous en parlera pas. Je vous déconseille de l'aider quand il se lèvera pour prendre son manteau. Même si sa main hésite, elle dont les veines bleutées dessinent un entrelacs visible et saillant, même si la course qu'elle dessine pour rejoindre son objet à l'évidence est hésitante et complexe, je vous en conjure ! n'avancez pas une main assurée et ferme, ne vous saisissez pas de ce qui est sien. Ne vous approchez pas de son aura.

Au nom de son ancienne splendeur, il vaudrait mieux, à cet instant précis, ne pas lever les yeux. Il est possible (je vous parle en ami, vous comprenez ?) qu'au moment où vous vous y attendez le moins, il se lève, et reparte seul dans la nuit, avec une soudaineté brusque au regard de ce qu'il vous restait à vous dire, qu'il insiste pour que vous ne le raccompagniez pas, oui, au moment même où cela allait devenir possible (dire qu'un instant auparavant vous pensiez avoir touché bon port et apaiser vos questions). Vous seriez prêt à traverser la nuit à ses côtés. Il allait devenir possible de faire voler en éclats tous les silences, comme volerait en éclats un lustre de cristal immense qui s'écrase sur le sol et envoie jusques à vos pieds ses myriades d'éclats de lumières coupantes !

Ne le retenez pas. Il n'y aura qu'une chose à faire… vous glisser dans un lit de silence.


jeudi 14 janvier 2010

Vanités…, VIII



Sous le regard du reflet, le monde glisse et se modifie ; ses variations laissent impassible la surface parfaite du miroir. Une goutte d'eau condensée par le froid ferait davantage. Son immobilité impavide renvoie l'écho d'une pavane mutique. Mais aussi verticalement hiératique soit-il, il lui faut bien répéter le changement et admettre la constance de l'inconstance. La regretter ou s'en réjouir.

S'y abandonner. Je garde la mémoire de ce tableau ancien, de sa lumière dorée du Nord. Dans l'encadrement d'un rideau lourd et drapé, se joue un échange furtif de regards, si furtif qu'il était impossible de le saisir. Miracle que nous le voyions : dans l'épaisseur du monde, elle tend la lettre. Elle sait, aussi bien que celle qui la reçoit, le contenu de la missive amoureuse. Autour de cet éclair se déploient en réseau les émotions entrecroisées, dans la perspective des pièces en enfilade.

La lettre, on l'imagine, glissée dans un livre, fut cornée, froissée, aux gestes des mains attentives, et le papier jaunit, imperceptiblement, du passage des jours et des nuits ; ou bien s'en fut-elle, déchiquetée, achever sa course et sa destruction dans le crépitement des flammes, s'envoler dans une fumée bleutée en déposant quelques cendres sentimentales et trahies aux pieds de la femme amoureuse, trahie, trahissante… abandonnée… infidèle… indifférente.

De nous, que peut-il émaner ? Il n'arrive plus de lettres qui jauniraient dans un secrétaire. Les messages s'effacent et de l'effacement même le geste est devenu virtuel. Effacement suppression, destruction… Quelques lumières clignotent, que reflète froidement le miroir impassible.

L'écran est aussi lisse que le miroir et nous y regardons défiler notre vie sans plus savoir de quel côté nous sommes. Notre monde a deux dimensions.

mardi 12 janvier 2010

Vanités…, VII


La main se glisse dans le désordre des poches. L’une. Puis l’autre. Systématiquement. L’accroc dans la doublure sans doute se modifie : la bague effiloche le tissu, s’enroule, agrippe un fil qui, tiré, déchirera un peu plus le tissu soyeux, au plus près du corps ; quelques pièces glisseront au fond, dans l’ourlet, leur tintement imperceptible ponctuera la démarche, balancement des pans, et équilibre tenu au dessus des ornières pendant la déambulation.

Le paquet de cigarettes est vide ; il finit froissé.

Désordre des poches, la main y retourne, estime au jugé le vrac des objets minuscules, évalue les possibles, le bout des doigts affine la recherche avec toute la finesse dont ils sont capables, soupèsent, ils retournent les composantes infimes de cette somme méréologique, qui répète dans la matière la pulsation quotidienne de la vie. Le léger tintement, un cliquetis peut-être, se fait entendre.

Mais la clef n’y est pas.

Rien ne presse… les doigts évaluent l’imprévoyance d’un billet froissé, soupèsent un peu de monnaie en suspens (elle finira par trouver la déchirure, elle finira elle aussi par tomber),… jouent un instant avec l’angoisse légère de la boîte à pilules… la vie défile… un agenda un peu corné… un crayon gris, presque entièrement usé, porte des traces de dents… L’investigation distraite se poursuit. A présent ils caressent des souvenirs impalpables… un marron d’Indes, minuscule… il aurait dû être tendu à la main ouverte de l’Enfant… mais la grâce de ce jeu est passée…

À soupeser ainsi le contenu de la poche, on ne rencontre que la fragile évanescence des jours. Talismans pitoyables que nous emportons dans la course … qu’ils nous lestent de leur présence, qu’ils nous ancrent dans le monde — et conjurent cette peur de n’être qu’un rêve.

Est-il prudent de nous confier à ce désordre que nous sommes ?