- Jusqu'où ça marchera ?
- Qui pourrait le dire ?
Autant que tu le peux, articule clairement la sonorité de tes pas sur la surface du monde. Il est tout aussi important que tes pas, à chaque avancée, rendent un son clair que celui de tes pensées. C'est toujours l'un et l'autre problèmes, analogues l'un de l'autre, structure ∞e, le regard en miroir s'interroge lui-même ... Les pas se répondent sur la ligne mélodique de ton cheminement.
Hermès, soit nous propice.
Trouver le lieu naturel, lieu favorable à nous plonger dans notre part d'oubli. Quel il est, je n'en sais rien, je n'en ai pas idée, je ne demande rien, précisément, est-ce plus qu'une simple incantation ? Donne-nous d'être oublieux de nos blessures, même les plus infimes, donne-nous une part, aussi petite soit-elle, d'oubli, que les enregistrements incessants des bruissements du monde, que la numérisation constante de nos paroles, de nos souvenirs, un instant, parfois, cessent, et qu'il nous soit possible, un instant, un instant seulement, de reposer notre visage dans nos mains, dans cette pénombre immémorielle, et de le relever sans désormais plus de crispation dans nos regards que dans celui de l'enfance, donne-nous cela, soit nous propice, Hermès.
Crispations. Que le vent les emporte - au loin - au large. Que son souffle nous traverse et emporte mes souvenirs et mes espoirs. Un très grand vent doit pouvoir nous envelopper de cette légèreté. Un très grand vent doit pouvoir faire cela, et rendre nos pas autres, les replacer dans le sillage de ceux d'Hermès. Je ne penserai pas, pas maintenant, à ce continent de déchets, d'emballages, de fragments de notre consommation, qui se forme sans fin au loin dans l'Océan inaccessible. Je ne veux pas y penser. Laisse-moi aujourd'hui ne pas penser à la masse compacte de ces emballages, par la vengeance du vent agrégés, agglomérés, structures déchiquetées de notre monde, agrippées les unes aux autres.
J'aimerais seulement que la puissance du vent interfère férocement avec ces connexions électriques, et redistribue les possibles par un hasard impétueux. Est-ce trop demander ? Je ne veux pas sortir indemne de ce texte, je ne sortirai pas de ce texte tant que je serai indemne de lui. Je ne m'abriterai pas de ce vent tant que je n'en serai pas ivre. Et je ne veux pas penser pour le moment aux fragments au loin agrégés par sa puissance et qui nous recouvriront, qui nous prendront tous dans cette gangue vitrifiée et nocive.
Est-il possible que l'océan emporte mes pensées ? Qu'il les emporte au loin ? Est-il possible qu'il les roule dans les vagues et les imprègne de son écume ? Constellations. Le vent soulève des firmaments lithiques invisibles dans la lumière du soleil. Constellation constellante qui incruste nos regards et les détourne au loin.
mercredi 13 avril 2011
mardi 12 avril 2011
L'∞, 108
- Tu crois que ça suffira ?
- Quoi ?
- Ce coin, ce levier, c'est presque rien ...
Pour une fois, c'est Ulysse qui pose les questions. J'écoute. Elles sont assises un peu plus loin, sur le port, mais le vent apporte leurs paroles, et les dépose dans ma conscience. Rires. Les branches des arbres ploient, palpitent, ploient, se redressent. Mistral. La place se jonche de débris. Brisures. Inclinaisons. Le cœur dans la poitrine exploserait. Mais le vent souffle. Il disperse, éparpille. L'espace se jonche de débris du monde.
Inclinaison. Se redressent. Hésitent sous le souffle des jours. Inventaires. De tout ce qui se mêle et s'entremêle. Des papiers, des emballages, bouteilles vides qui roulent et dévalent on ne sait où. Et des pétales. Des myriades de pétales. Inventaire de ce qui s'envole. Inventaire de ce qui se courbe. De ce que le vent courbe, fait ployer, tord. Et de ce qui claque. Les portes, les fenêtres. Ouverture, puis, dans le même temps, sur le même rythme, aussi sèche, fermeture.
Je devine dans le silence du monde, dans l'opacité de son ombre aveugle, que la main qu'il a tendue n'a pas eu le temps de la saisir, de la retenir. Détente. En un instant. De son bras. Pourtant la tension était extrême. Et sèche. Et bien visée. Mais c'est trop tard. Et le claquement explose dans le bruissement des secrets. Éclats de lumière.
Tournoiement. Le monde sur lui-même - emporte - dans son mouvement les débris de la matérialité un instant rassurante. Pétales, emballages, des feuilles d'une autre saison, sèches, journaux d'un autre jour que ce jour, emportés sans qu'ils le sachent, dans de complexes circonvolutions spatiales, pétales, une canette de coca light, un long ruban de plastique, pétales, éclats de pétales déchiquetés et embaumants : contre toute attente, le monde, de lui-même, se soulève et se gonfle comme une voile.
- Tu vois, ça suffit ...
Regarde. Regarde ce que peut accomplir un coin de possible enfoncé dans les strates étouffantes du monde. Enfoncé par nos phrases dans les strates étouffantes du monde. Regarde la perspective qui s'ouvre et dans laquelle s'engouffre le vent. Il tisse des possibles.
- Tu te souviens ?
- De quoi ?
- De l'odeur des collines au soir tombant, cette odeur du fenouil sauvage.
- Je ne pense qu'à ça, j'y pense sans cesse, je ne cesse plus d'en respirer l'odeur au creux de mes pensées.
- Quoi ?
- Ce coin, ce levier, c'est presque rien ...
Pour une fois, c'est Ulysse qui pose les questions. J'écoute. Elles sont assises un peu plus loin, sur le port, mais le vent apporte leurs paroles, et les dépose dans ma conscience. Rires. Les branches des arbres ploient, palpitent, ploient, se redressent. Mistral. La place se jonche de débris. Brisures. Inclinaisons. Le cœur dans la poitrine exploserait. Mais le vent souffle. Il disperse, éparpille. L'espace se jonche de débris du monde.
Inclinaison. Se redressent. Hésitent sous le souffle des jours. Inventaires. De tout ce qui se mêle et s'entremêle. Des papiers, des emballages, bouteilles vides qui roulent et dévalent on ne sait où. Et des pétales. Des myriades de pétales. Inventaire de ce qui s'envole. Inventaire de ce qui se courbe. De ce que le vent courbe, fait ployer, tord. Et de ce qui claque. Les portes, les fenêtres. Ouverture, puis, dans le même temps, sur le même rythme, aussi sèche, fermeture.
Je devine dans le silence du monde, dans l'opacité de son ombre aveugle, que la main qu'il a tendue n'a pas eu le temps de la saisir, de la retenir. Détente. En un instant. De son bras. Pourtant la tension était extrême. Et sèche. Et bien visée. Mais c'est trop tard. Et le claquement explose dans le bruissement des secrets. Éclats de lumière.
Tournoiement. Le monde sur lui-même - emporte - dans son mouvement les débris de la matérialité un instant rassurante. Pétales, emballages, des feuilles d'une autre saison, sèches, journaux d'un autre jour que ce jour, emportés sans qu'ils le sachent, dans de complexes circonvolutions spatiales, pétales, une canette de coca light, un long ruban de plastique, pétales, éclats de pétales déchiquetés et embaumants : contre toute attente, le monde, de lui-même, se soulève et se gonfle comme une voile.
- Tu vois, ça suffit ...
Regarde. Regarde ce que peut accomplir un coin de possible enfoncé dans les strates étouffantes du monde. Enfoncé par nos phrases dans les strates étouffantes du monde. Regarde la perspective qui s'ouvre et dans laquelle s'engouffre le vent. Il tisse des possibles.
- Tu te souviens ?
- De quoi ?
- De l'odeur des collines au soir tombant, cette odeur du fenouil sauvage.
- Je ne pense qu'à ça, j'y pense sans cesse, je ne cesse plus d'en respirer l'odeur au creux de mes pensées.
L'∞, 107
Écart. Un pas de côté. Un sursaut. Hors des parallèles refermées. Sursaut. Parce qu'il y a des parallèles qui s'entrecroisent en dansant, et d'autres qui étouffent quand on les suit aussi consciencieusement qu'on peut, qui se resserrent peu à peu, dans l'opacité des descriptions à l'indicatif. Un pas pour rien. À côté de soi. À la surface du monde. S'écarter (un tant soit peu) de la ligne de soi, et de la ligne factuelle. Presque rien, ici et maintenant.
Un contrecoup léger. Sans doute la vibration se propulse-t-elle jusqu'en haut des vertèbres, les unes puis les autres, jusque dans la nuque que le soleil étreint. Mais on n'en sait rien, et ces répercussions elles aussi restent tacites. Le talon se relève, le pied, sur la pierre lisse, ne pourrait pas se poser plus légèrement, effleure le monde, déroulant la connaissance silencieuse qui est celle de sa nudité, se pose de manière à pouvoir, à chaque instant de son avancée, arrêter le mouvement, le détourner, le modifier, se relever pour éviter la blessure qu'infligerait, dans sa plante, un éclat de verre oublié là, et la marche laisse sur la pierre lisse sur laquelle en toute confiance elle se déroule, une trace déjà presque effacée d'eau salée comme les larmes qui, à présent, ne coulent plus. Ruissellement minuscule, le long des jambes et des chevilles, en filets d'eau entrelacés sur la peau nue. Empreintes. On se retourne on voit la trace sur le sol de son mouvement, tracée, inscrite. Mais se retourne-t-on ? On verrait alors, ainsi, simplement, tout simplement, le commencement de l'écrire.
Il suffit de tremper ses pensées dans l'eau de mer et d'en éclabousser le monde.
Certainement elles s'effaceront, peut-être moins vite qu'un pan mouillé de vêtement, accroché par une vague, alourdi par elle, ne séchera dans le vent. Avancer. Un pas puis l'autre. Pieds nus sur la pierre lisse. Sentir le sol, ses fissures, ses anfractuosités, faire rouler, de la pointe du pieds, un caillou minuscule qui s'en est détaché.
Et puis, faire un écart. Un pas de côté.
Je ne suis plus enserrée dans le monde. Faire éclater, du coin enfoncé de nos métaphores, le monde à l'indicatif. Le mode de mes phrases a changé. Et changera la donne. Il pourra s'y glisser des irréels, des attentes, des vœux, il y aura de la place pour des désirs, des impossibles, des contrefactuels, il s'y dessinera, simplement par la grâce de ce sursaut, de cet écart, des attentes, des appels, des espoirs, des regrets, des souvenirs improbables, inventés, et tu verras comme les mouvements deviendront plus faciles.
Le tissu retenant la mer autant qu'il est possible embrasse la jambe et la dessine dans la marche.
Un contrecoup léger. Sans doute la vibration se propulse-t-elle jusqu'en haut des vertèbres, les unes puis les autres, jusque dans la nuque que le soleil étreint. Mais on n'en sait rien, et ces répercussions elles aussi restent tacites. Le talon se relève, le pied, sur la pierre lisse, ne pourrait pas se poser plus légèrement, effleure le monde, déroulant la connaissance silencieuse qui est celle de sa nudité, se pose de manière à pouvoir, à chaque instant de son avancée, arrêter le mouvement, le détourner, le modifier, se relever pour éviter la blessure qu'infligerait, dans sa plante, un éclat de verre oublié là, et la marche laisse sur la pierre lisse sur laquelle en toute confiance elle se déroule, une trace déjà presque effacée d'eau salée comme les larmes qui, à présent, ne coulent plus. Ruissellement minuscule, le long des jambes et des chevilles, en filets d'eau entrelacés sur la peau nue. Empreintes. On se retourne on voit la trace sur le sol de son mouvement, tracée, inscrite. Mais se retourne-t-on ? On verrait alors, ainsi, simplement, tout simplement, le commencement de l'écrire.
Il suffit de tremper ses pensées dans l'eau de mer et d'en éclabousser le monde.
Certainement elles s'effaceront, peut-être moins vite qu'un pan mouillé de vêtement, accroché par une vague, alourdi par elle, ne séchera dans le vent. Avancer. Un pas puis l'autre. Pieds nus sur la pierre lisse. Sentir le sol, ses fissures, ses anfractuosités, faire rouler, de la pointe du pieds, un caillou minuscule qui s'en est détaché.
Et puis, faire un écart. Un pas de côté.
Je ne suis plus enserrée dans le monde. Faire éclater, du coin enfoncé de nos métaphores, le monde à l'indicatif. Le mode de mes phrases a changé. Et changera la donne. Il pourra s'y glisser des irréels, des attentes, des vœux, il y aura de la place pour des désirs, des impossibles, des contrefactuels, il s'y dessinera, simplement par la grâce de ce sursaut, de cet écart, des attentes, des appels, des espoirs, des regrets, des souvenirs improbables, inventés, et tu verras comme les mouvements deviendront plus faciles.
Le tissu retenant la mer autant qu'il est possible embrasse la jambe et la dessine dans la marche.
lundi 11 avril 2011
L'∞, 106
Disons, voilà, c'est une première métaphore possible. Il y en a sans doute d'autres, il y en a certainement d'autres. Délier les liens, dénouer les cordes, enlever les nœuds, tout ce qui empêche la vibration et la propagation de la vibration, couper les amarres, effacer les frontières, rompre ce qui retient, ce qui empêche, ce qui gêne le mouvement, ce qui arrête le trait, le tracé, celui-là même qui autrefois, et puis ne pas laisser défaire toutes les esquisses, les prolonger, les étendre comme soi-même on s'étend sur le sol, jusqu'à la voûte céleste.
C'est une première tentative, un mouvement, quelque chose comme le commencement d'un mouvement, peut-être seulement faudrait-il admettre que ce n'est rien d'autre que la forme possible de toutes les premières métaphores possibles, une première forme qui porterait en elle toutes les autres, rien de plus, rien de moins, presque rien, un peu de monnaie au fond d'une poche, du sable au fond d'un sac au retour de la plage, en été, qu'on retrouve un peu plus tard, quand le monde de nouveau bascule ; il est possible qu'il en faille d'autres, personne ne pourrait dire, à ce moment présent, qu'elle suffira, personne ne pourra planter ses yeux dans les miens et dire où elle conduira, encore moins jusqu'où elle mènera, il suffit pour le moment de la suivre, il est possible qu'elle ne suffise pas, on ne peut jurer de rien, mais cela, on le sait. Et puis il est possible aussi qu'elle se suffise.
Il en faudra peut-être d'autres. On ne peut pas exclure, sans avancer plus avant, qu'il en faille d'autres. Combien faudra-t-il de métaphores, pour enfoncer un coin du réel, pour faire vaciller tout l'édifice, et tracer son chemin à la surface du monde ? Comment le savoir ?
Je ne sais pas pourquoi je ne demande pas aux splendides constructions conceptuelles de la philosophie la plus froide de modifier le cours de nos existences. D'influer sur elles. De retracer leurs développements. De retailler leurs déploiements, de les rendre toujours plus sonores encore. Je ne sais pas pour quelle raison, et je n'en ai aucune à donner, d'elle, je n'attends pas cela. Ce n'est pas en ces termes que je rêve d'elle le jour durant, dans les bruits de klaxons de la ville et la clameur du monde, dans les courants d'air des gares. Elle est ailleurs. Dans un lieu très calme du monde. Et elle me suffit à elle-même.
On ne peut pas me demander de m'expliquer de tout alors que ce monde n'est que silence ou clameur. Je refuse. Mais si cette métaphore ne me conduit pas ailleurs dans le monde, je la renierai, elle et tout ce qui va avec.
C'est une première tentative, un mouvement, quelque chose comme le commencement d'un mouvement, peut-être seulement faudrait-il admettre que ce n'est rien d'autre que la forme possible de toutes les premières métaphores possibles, une première forme qui porterait en elle toutes les autres, rien de plus, rien de moins, presque rien, un peu de monnaie au fond d'une poche, du sable au fond d'un sac au retour de la plage, en été, qu'on retrouve un peu plus tard, quand le monde de nouveau bascule ; il est possible qu'il en faille d'autres, personne ne pourrait dire, à ce moment présent, qu'elle suffira, personne ne pourra planter ses yeux dans les miens et dire où elle conduira, encore moins jusqu'où elle mènera, il suffit pour le moment de la suivre, il est possible qu'elle ne suffise pas, on ne peut jurer de rien, mais cela, on le sait. Et puis il est possible aussi qu'elle se suffise.
Il en faudra peut-être d'autres. On ne peut pas exclure, sans avancer plus avant, qu'il en faille d'autres. Combien faudra-t-il de métaphores, pour enfoncer un coin du réel, pour faire vaciller tout l'édifice, et tracer son chemin à la surface du monde ? Comment le savoir ?
Je ne sais pas pourquoi je ne demande pas aux splendides constructions conceptuelles de la philosophie la plus froide de modifier le cours de nos existences. D'influer sur elles. De retracer leurs développements. De retailler leurs déploiements, de les rendre toujours plus sonores encore. Je ne sais pas pour quelle raison, et je n'en ai aucune à donner, d'elle, je n'attends pas cela. Ce n'est pas en ces termes que je rêve d'elle le jour durant, dans les bruits de klaxons de la ville et la clameur du monde, dans les courants d'air des gares. Elle est ailleurs. Dans un lieu très calme du monde. Et elle me suffit à elle-même.
On ne peut pas me demander de m'expliquer de tout alors que ce monde n'est que silence ou clameur. Je refuse. Mais si cette métaphore ne me conduit pas ailleurs dans le monde, je la renierai, elle et tout ce qui va avec.
L'∞, 105
— Tu comprends le mécanisme ?
— Oui …
— Tu vois la dynamique, l'élan ?
— Je crois, oui.
Passer les vagues, sentir le courant. Dans le monde, dans le temps, il doit, il ne peut pas en être autrement, se produire les mêmes phénomènes immenses que le cadre bien défini d'une journée ne suffit pas à briser. Suivre la marée. Tu continues à aller où tu veux, là où bon te semble, où te portent tes pas, mais l'amplitude du monde et de ses mouvements propres est telle qu'ils ne se laissent pas ignorer. L'affrontement radical et frontal avec le réel ne me paraît plus une bonne stratégie en d'autres termes.
— Je comprends …
— Alors continuons à chercher Ithaque.
Le trait tendu à travers le réel, qui le transperçait comme une flèche, vient de disparaître. Il s'est rompu. Simplement par l'effet de ma volonté. Ce n'était donc rien d'autre que cela. La ligne qu'il dessinait, droite et immuable, s'efface peu à peu dans le jour, et sur son tracé défunt se constituent autant d'éclats de lumière qui se répercutent sur toutes les surfaces qu'ils rencontrent, tout ce qu'ils trouvent, verre, métal, même le plastique leur sert à produire une dernière vibration dans le jour, les vitres des voitures, les montres passées autour des poignets, les écrans des téléphones portables. Quand elle se rompt et se disperse, elle cingle le monde et mon regard une dernière fois. Mais c'est la dernière fois.
La métaphore est en place. Imaginons qu'il en soit ainsi, très exactement, jouons le jeu, prenons-la comme une description, je veux dire, prenons cette métaphore au sérieux, selon laquelle une pièce métallique, profondément fichée dans le temps, dans le jour, et qui bloquait, arrêtait, freinait les impressions, rendait le monde grinçant, on ne peut pas complètement écarter l'hypothèse qu'elle avait rouillé, que des strates de rouille l'avait épaissie, déformée, vient de voler en éclats.
— Il faut comprendre les mouvements et les laisser se faire.
— Et les mots les accompagnent.
— Si tu veux.
À présent, le mouvement reprend son cours, infinitésimal, les gestes deviennent fluides, le langage se coule dans les interstices, les possibles se délient sans que leur ruissellement sur le monde soit arrêté, par rien, le commencement du mouvement est la chose la plus difficile du monde, mais une fois qu'il a commencé, il faut s'attendre, à un ruissellement de possibles et des phrase sur le monde. Bruissement des phrases et des possibles. Tremblement. Comme une larme dans le regard.
Il n'est pas possible d'étouffer plus longtemps.
— Oui …
— Tu vois la dynamique, l'élan ?
— Je crois, oui.
Passer les vagues, sentir le courant. Dans le monde, dans le temps, il doit, il ne peut pas en être autrement, se produire les mêmes phénomènes immenses que le cadre bien défini d'une journée ne suffit pas à briser. Suivre la marée. Tu continues à aller où tu veux, là où bon te semble, où te portent tes pas, mais l'amplitude du monde et de ses mouvements propres est telle qu'ils ne se laissent pas ignorer. L'affrontement radical et frontal avec le réel ne me paraît plus une bonne stratégie en d'autres termes.
— Je comprends …
— Alors continuons à chercher Ithaque.
Le trait tendu à travers le réel, qui le transperçait comme une flèche, vient de disparaître. Il s'est rompu. Simplement par l'effet de ma volonté. Ce n'était donc rien d'autre que cela. La ligne qu'il dessinait, droite et immuable, s'efface peu à peu dans le jour, et sur son tracé défunt se constituent autant d'éclats de lumière qui se répercutent sur toutes les surfaces qu'ils rencontrent, tout ce qu'ils trouvent, verre, métal, même le plastique leur sert à produire une dernière vibration dans le jour, les vitres des voitures, les montres passées autour des poignets, les écrans des téléphones portables. Quand elle se rompt et se disperse, elle cingle le monde et mon regard une dernière fois. Mais c'est la dernière fois.
La métaphore est en place. Imaginons qu'il en soit ainsi, très exactement, jouons le jeu, prenons-la comme une description, je veux dire, prenons cette métaphore au sérieux, selon laquelle une pièce métallique, profondément fichée dans le temps, dans le jour, et qui bloquait, arrêtait, freinait les impressions, rendait le monde grinçant, on ne peut pas complètement écarter l'hypothèse qu'elle avait rouillé, que des strates de rouille l'avait épaissie, déformée, vient de voler en éclats.
— Il faut comprendre les mouvements et les laisser se faire.
— Et les mots les accompagnent.
— Si tu veux.
À présent, le mouvement reprend son cours, infinitésimal, les gestes deviennent fluides, le langage se coule dans les interstices, les possibles se délient sans que leur ruissellement sur le monde soit arrêté, par rien, le commencement du mouvement est la chose la plus difficile du monde, mais une fois qu'il a commencé, il faut s'attendre, à un ruissellement de possibles et des phrase sur le monde. Bruissement des phrases et des possibles. Tremblement. Comme une larme dans le regard.
Il n'est pas possible d'étouffer plus longtemps.
dimanche 10 avril 2011
L'∞, 104
Je cherche un rythme. Une pulsation. Tout est là, dans la pulsation.
Quand il s'est approché, en silence, les vibrations provoquées par ses pas se sont transmises très fidèlement à la pierre tiède qui, fidèlement à son tour, en a informé toutes les fibres de mon corps, jusqu'à ce que je sente, sur moi, l'ombre de sa présence, opaque et ciselée. Je savais sa présence, avant même d'ouvrir les yeux. Je pouvais, en gardant les yeux fermés, à travers l'opacité de mes paupières, le savoir là. Tout à proximité de moi. Aucun doute ne venait entraver cette impression, paupières fermées.
Ce pourrait être un nouvel exercice, éviter les freins, les frontières, les négations, les obstacles. Ce pourrait être un nouvel exercice. Oublier le je autrefois, n'a pas suffi. A montré ses limites. S'est montré inexact. Oublier les négations qui sont autant de déterminations et qui nous fixent et nous clouent au sol, pantelants. Immobiles.
Je cherche un rythme, une pulsation.
Des phrases et de l'avancée à la surface du monde, c'est tout un. C'est la même question qui me tourne en tête. Qui sans cesse, comme un refrain, comme un air trop connu, revient en ma mémoire. Du rythme de mes phrases, du rythme de tes pas. Dans le vent d'autrefois tu tenais ma main, et nous avancions ainsi, plein vent de face, à la recherche de ces ruines splendides qu'absolument tu voulais voir. Le sentier était minuscule, incertain, sous nos pas, des pierres roulaient beaucoup plus bas, beaucoup plus loin, il y avait toute la montagne autour de nous, abrupte, se découpant sur le ciel bleu, sèche, elle paraît si loin dans ma mémoire, je ne comprends même pas comment ainsi, j'ai pu la laisser s'éloigner dans le temps, peut-être n'y suis-je pour rien, peut-être était-il impossible de la retenir, le soleil et le vent se mêlaient contre nous, et tu tenais ma main, j'avançais un peu en retrait, tu ouvrais le chemin, et le monde, et les possibles, et tes pas donnaient la pulsation.
Je n'y ai pas pris garde, les possibles se sont refermés peu à peu, et ce sentier à présent serpente très loin dans ma mémoire. Je croyais en l'éternité, à cette époque. Je me souviens encore de l'impression que cela fait, de croire en l'éternité, et parfois elle vient me réveiller au creux de la nuit. Maintenant, je crois que je pourrais être contente de simplement rouler entre mes doigts un peu de fenouil sauvage et de m'endormir en sentant sur ma main l'odeur de ces lointains.
Il me faut un rythme, une pulsation.
Ils se sont perdus, sans doute, au fur et à mesure, j'ai perdu la pulsation, la mesure, au ur et à mesure, je les ai perdus, c'est ma faute, mais cela n'importe pas, je les ai perdus dans quelque gare traversée d'un vent glacial un soir d'hiver, sur un quai, en attendait la formation du train 6111 ou quelque chose comme ça, en provenance de et à destination de, qui rencontrait quelque problème technique. Que reste-t-il à faire que je n'ai pas tenté encore, avant de partir entièrement à la dérive ? Je ne vois pas. Alors il n'y a plus rien d'autre à faire, c'est ma dernière chance, de retrouver la pulsation initiale.
Il n'y a plus à hésiter.
Quand il s'est approché, en silence, les vibrations provoquées par ses pas se sont transmises très fidèlement à la pierre tiède qui, fidèlement à son tour, en a informé toutes les fibres de mon corps, jusqu'à ce que je sente, sur moi, l'ombre de sa présence, opaque et ciselée. Je savais sa présence, avant même d'ouvrir les yeux. Je pouvais, en gardant les yeux fermés, à travers l'opacité de mes paupières, le savoir là. Tout à proximité de moi. Aucun doute ne venait entraver cette impression, paupières fermées.
Ce pourrait être un nouvel exercice, éviter les freins, les frontières, les négations, les obstacles. Ce pourrait être un nouvel exercice. Oublier le je autrefois, n'a pas suffi. A montré ses limites. S'est montré inexact. Oublier les négations qui sont autant de déterminations et qui nous fixent et nous clouent au sol, pantelants. Immobiles.
Je cherche un rythme, une pulsation.
Des phrases et de l'avancée à la surface du monde, c'est tout un. C'est la même question qui me tourne en tête. Qui sans cesse, comme un refrain, comme un air trop connu, revient en ma mémoire. Du rythme de mes phrases, du rythme de tes pas. Dans le vent d'autrefois tu tenais ma main, et nous avancions ainsi, plein vent de face, à la recherche de ces ruines splendides qu'absolument tu voulais voir. Le sentier était minuscule, incertain, sous nos pas, des pierres roulaient beaucoup plus bas, beaucoup plus loin, il y avait toute la montagne autour de nous, abrupte, se découpant sur le ciel bleu, sèche, elle paraît si loin dans ma mémoire, je ne comprends même pas comment ainsi, j'ai pu la laisser s'éloigner dans le temps, peut-être n'y suis-je pour rien, peut-être était-il impossible de la retenir, le soleil et le vent se mêlaient contre nous, et tu tenais ma main, j'avançais un peu en retrait, tu ouvrais le chemin, et le monde, et les possibles, et tes pas donnaient la pulsation.
Je n'y ai pas pris garde, les possibles se sont refermés peu à peu, et ce sentier à présent serpente très loin dans ma mémoire. Je croyais en l'éternité, à cette époque. Je me souviens encore de l'impression que cela fait, de croire en l'éternité, et parfois elle vient me réveiller au creux de la nuit. Maintenant, je crois que je pourrais être contente de simplement rouler entre mes doigts un peu de fenouil sauvage et de m'endormir en sentant sur ma main l'odeur de ces lointains.
Il me faut un rythme, une pulsation.
Ils se sont perdus, sans doute, au fur et à mesure, j'ai perdu la pulsation, la mesure, au ur et à mesure, je les ai perdus, c'est ma faute, mais cela n'importe pas, je les ai perdus dans quelque gare traversée d'un vent glacial un soir d'hiver, sur un quai, en attendait la formation du train 6111 ou quelque chose comme ça, en provenance de et à destination de, qui rencontrait quelque problème technique. Que reste-t-il à faire que je n'ai pas tenté encore, avant de partir entièrement à la dérive ? Je ne vois pas. Alors il n'y a plus rien d'autre à faire, c'est ma dernière chance, de retrouver la pulsation initiale.
Il n'y a plus à hésiter.
L'∞, 103
À partir de là, je me suis tenue à cette impression. Je m'en suis tenue à elle. Celle exactement, toujours la même, qui se manifeste chaque fois, au sortir de l'eau.
L'équation qui se complète et se recompose à chaque fois que le corps entre dans l'eau fait trouver des résultats ∞ment divers, la seule constance de notre monde est d'être inconstant, Héraclite nous en a avertis il y a bien longtemps, il a posé le problème, et personne, jamais, n'a trouvé de solution à cela, les changements de l'eau relèvent de son essence même, nous ne pouvons avoir aucune assurance qu'elle aura le même goût sur les lèvres, qu'elle complètera de la même manière l'équation dont le corps et le sol sont les deux autres inconnues (mais au moment où nous en sommes du calcul, elles ont déjà été trouvées et seule la mer demeure capable de tout faire varier à nouveau), les courants se dessinent, les vagues portent différemment, ou retournent à leur manière le corps qu'elles ont commencé par soulever, l'écume en éclaboussures entre dans les yeux, les fait pleurer, certes, mais les larmes se mêlent à l'eau salée, et disparaissent aussi vite de nos pensées… on pourrait s'y perdre, s'y noyer…
Passons à un niveau d'abstraction plus élevé, il est possible après tout que le changement de point de vue soit pertinent et nous donne, sur la question, une position mieux assurée, plus ferme, décisive … (personnellement je n'en crois rien, je me suis trop souvent promenée dans les abstractions de l'esprit, j'en connais assez bien les chemins pour savoir qu'elles sont mouvantes et traîtresses comme des lames, mais je veux bien essayer) : il suffit de penser à toutes les heures à lutter contre le courant, il suffit de penser combien ∞ment différentes elles sont, toutes, et il devient incompréhensible que personne, jamais, ne prenne la peine de les raconter, en se noyant dans les détails et dans les flots, tout à la fois.
Et si seulement cette prémisse est accordée à mon raisonnement, alors on se prend à penser à toutes les vagues que jamais, personne, n'a pris la peine de raconter, on ne peut plus les écarter de sa pensée, à toutes les vagues qui déferlent comme la part silencieuse et bruissante du monde, et soudain cette part silencieuse l'emporte ∞ment sur tout ce que nous pourrions dire, elle anéantit tout ce que nous pourrions dire tant nous parlons, avant même que nous ayons commencé à parler, la défaite est inscrite dans le silence qui précède notre première phrase, et nous comprenons soudain que nous sommes au centre d'une gangue de silence dont nous ne savons pas nous échapper, que nous ne savons pas attaquer, encore moins fissurer.
Et chaque fois que les vagues rendent à la plage de sable ou de galets un nageur, le corps retrouve la verticalité des pas après l'horizontalité des mouvements, et la même impression se renouvelle. Les flots le rendent à lui-même, la pesanteur se recompose en lui, reprend ses droits, sans doute, dans l'obscurité de la chair, les articulations se réajustent-elles les unes aux autres, et on se reprend, aussitôt, à rêver de la mer.
L'équation qui se complète et se recompose à chaque fois que le corps entre dans l'eau fait trouver des résultats ∞ment divers, la seule constance de notre monde est d'être inconstant, Héraclite nous en a avertis il y a bien longtemps, il a posé le problème, et personne, jamais, n'a trouvé de solution à cela, les changements de l'eau relèvent de son essence même, nous ne pouvons avoir aucune assurance qu'elle aura le même goût sur les lèvres, qu'elle complètera de la même manière l'équation dont le corps et le sol sont les deux autres inconnues (mais au moment où nous en sommes du calcul, elles ont déjà été trouvées et seule la mer demeure capable de tout faire varier à nouveau), les courants se dessinent, les vagues portent différemment, ou retournent à leur manière le corps qu'elles ont commencé par soulever, l'écume en éclaboussures entre dans les yeux, les fait pleurer, certes, mais les larmes se mêlent à l'eau salée, et disparaissent aussi vite de nos pensées… on pourrait s'y perdre, s'y noyer…
Passons à un niveau d'abstraction plus élevé, il est possible après tout que le changement de point de vue soit pertinent et nous donne, sur la question, une position mieux assurée, plus ferme, décisive … (personnellement je n'en crois rien, je me suis trop souvent promenée dans les abstractions de l'esprit, j'en connais assez bien les chemins pour savoir qu'elles sont mouvantes et traîtresses comme des lames, mais je veux bien essayer) : il suffit de penser à toutes les heures à lutter contre le courant, il suffit de penser combien ∞ment différentes elles sont, toutes, et il devient incompréhensible que personne, jamais, ne prenne la peine de les raconter, en se noyant dans les détails et dans les flots, tout à la fois.
Et si seulement cette prémisse est accordée à mon raisonnement, alors on se prend à penser à toutes les vagues que jamais, personne, n'a pris la peine de raconter, on ne peut plus les écarter de sa pensée, à toutes les vagues qui déferlent comme la part silencieuse et bruissante du monde, et soudain cette part silencieuse l'emporte ∞ment sur tout ce que nous pourrions dire, elle anéantit tout ce que nous pourrions dire tant nous parlons, avant même que nous ayons commencé à parler, la défaite est inscrite dans le silence qui précède notre première phrase, et nous comprenons soudain que nous sommes au centre d'une gangue de silence dont nous ne savons pas nous échapper, que nous ne savons pas attaquer, encore moins fissurer.
Et chaque fois que les vagues rendent à la plage de sable ou de galets un nageur, le corps retrouve la verticalité des pas après l'horizontalité des mouvements, et la même impression se renouvelle. Les flots le rendent à lui-même, la pesanteur se recompose en lui, reprend ses droits, sans doute, dans l'obscurité de la chair, les articulations se réajustent-elles les unes aux autres, et on se reprend, aussitôt, à rêver de la mer.
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