J'étais pourtant bien allongée sur la pierre blonde et dorée. Je ne comprends pas cette histoire. Je peux te dire encore une fois comment la scène s'est déroulée, mais je ne peux pas expliquer pourquoi elle s'est développée ainsi, et je ne changerai pas un mot à mon récit. Je n'ai pas la clef, je ne sais pas pourquoi les choses se sont . On n'a pas toutes les clefs. Quand l'ombre massive et opaque d'Ulysse s'est interposée entre le soleil et moi, j'étais, de cela je suis certaine, allongée sur le bord extrême de la terre, juste au dessus de la mer horizontale et étale.
Parfaitement étale.
On peut recommencer la scène si tu veux, si tu ne me crois pas, on pourrait même la rejouer autant de fois que tu le voudras, je suis sûre que, dans les premières secondes de cette histoire, je ne fais rien, je suis immobile, à même le sol, je laisse ma peau se gorger de la chaleur de cette pierre. Toutes mes impressions sont concentrées, là. S'il en faut une preuve, tu peux m'en croire, puisque mes pieds nus jouent avec une anfractuosité de la pierre. Je m'en souviens parfaitement. Je veux bien, par exemple, n'être absolument pas physionomiste, certainement je serais incapable de me reconnaître si je me croisais dans le monde, ou si je croisais mon double, mais il y a une chose dont je suis certaine, dont la certitude n'achoppe sur rien, ce sont mes impressions. Je n'ai aucune défense. Elles s'impriment en moi. Je n'y peux rien. Je n'ai aucune défense, ça me permet au moins de te dire ce qui s'est passé. Et je suis sûre de ne pas me tromper.
Donc j'étais allongée au bord de l'eau. Je ne bougeais pas. Je sentais seulement la manière qu'a le soleil, quand il commence à être estival, d'écraser de toute sa force, de tenir contre le sol, de retenir de tout mouvement, et de toute tentative. C'était la première fois de l'année que j'avais cette impression, alors je la prenais très au sérieux et je concentrais toutes les forces de mon esprit sur elle. À ce moment-là, Ulysse m'a parlé. Et j'ai eu tout à la fois, si tu ne fais pas attention à tout ce que je dis, si tu ne retiens cela, cet adverbe temporel, tu ne vas rien comprendre, et toute la scène est très complexe, alors écoute-moi, j'ai eu tout à la fois l'impression de me noyer, mais c'est impossible, je ne me noyais pas puisque j'étais allongée au bord de l'eau, et que la mer était étale, et qu'Ulysse attrapait, de toutes ses forces, mes mains et me tirait hors de l'eau.
Je ne peux pas t'en dire plus.
Ou du moins je ne peux pas le dire autrement. Je me noyais et je ne me noyais pas. Ulysse m'a attrapée par les mains et Ulysse ne m'a pas attrapée puisque je suis restée, ensuite, aussi immobile que je l'étais. Il m'a sortie de l'eau et il ne m'en a pas sortie, puisque j'y étais et puisque, aussi bien, je n'y étais pas. Les deux sont vrais tout en même temps, voilà qui ne serait pas pour plaire au vieil Aristote, mais ce n'est pas très important.
Ce dont je suis certaine, et cela non plus tu ne peux pas le démentir, et tu ne m'en feras pas changer d'avis, je ne bougerais pas d'un pas, c'est que tout le jour durant, après cela, après les quelques paroles que nous avons échangées, j'ai eu tout à la fois l'impression d'être épuisée, et d'être saine et sauve. Je ne peux pas t'en dire plus.
samedi 9 avril 2011
L'∞, 101
Une ombre passe sur moi. Interposition, entre le soleil et moi, d'une ombre opaque et lourde. Je pense à Diogène en ouvrant les yeux. Contre-jour violent. Plein soleil en éclipse pour moi seule.
— Qu'est-ce que tu attends ?
— Qui ? Moi ? Toi. Je t'attendais.
— Je t'attendais aussi, ça pouvait durer longtemps.
C'est à cause de mon vocabulaire. Je sais bien. Toutes les incompréhensions viennent de là. Toutes les approximations, toutes les imprécisions, le vague qu'il laisse sur le monde. Heureusement qu'il en laisse sinon nous étoufferions tous. Il faut du vague, comme un souffle à l'horizon lointain du monde. Ce doit être pour cette raison que je ne suis bien qu'auprès de la mer. Il faut que les possibles ne soient pas tous dessinés, refermés, tracés. La pointe sèche et dure d'un crayon ne résout pas tout si elle fait tout apparaître, et dépose sur les contours des objets et les traits du visage une fine couche de carbone.
Le problème vient de mon vocabulaire. Il n'est pas assez riche, je m'en aperçois bien. Il se révèle absolument impropre à fixer, à la surface du monde, le lieu de mes possibles. Le réseau qu'il étend sur le monde (maillage moyen, comme un filet), médiocrement resserré, un peu trop lâche, ne tient pas. Ne retient pas. Rien de comparable à la fascination qu'exerce sur mon esprit le recoupement terrifiant de l'abscisse et de l'ordonnée. L'axe des abscisses et celui des ordonnées, s'enfonçant ∞ment dans l'espace. Et saisissant tous les possibles. Sans aucune vibration possible de l'air autour d'eux.
Je vais essayer, c'est entendu. Je vais chercher le nom des vents et celui des courants marins. Je chercherai tout cela, et aussi à comprendre, par exemple, commençons par de petites tentatives, je chercherai à comprendre comment on traverse un fleuve en bateau. C'est un premier pas à la surface des possibles. Je n'ai jamais compris comment on passe le courant du fleuve, quand il se déploie, immense, à son embouchure, s'ouvre dans l'espace du monde, et se mêle déjà à la mer au point que la faune en est tout à la fois marine et fluviale, sensible à ces deux mondes possibles à la frontière desquels elle se tient résolument.
Si seulement je comprenais comment les vents et les courants se forment, comment ils se déploient, je m'en sortirais mieux, je saurais comment, dans la seule dynamique de la dérive, te rejoindre, comment te retrouver, même si je n'arrive pas à y croire. Je n'arrive pas à croire que les vents puissent se former sous l'effet de la rotation de la terre sur elle-même. Je n'ai aucune hypothèse sur la formation des courants. Des différentiels … ? J'ai cette idée en tête, et quelques autres aussi, toutes invraisemblables, je n'arrive pas à y croire, à me retenir à elles. Comment un mouvement aussi immense pourrait-il, parfois, finir en une caresse sur mon visage et emmêler mes cheveux ? Si vraiment c'est le cas, je suis donc bien une partie, aussi minuscule soit-elle, de cet univers.
— Et les courants marins … ?
— Oui.
— C'est comme les vents, ils ont des noms ?
— Qu'est-ce que tu attends ?
— Qui ? Moi ? Toi. Je t'attendais.
— Je t'attendais aussi, ça pouvait durer longtemps.
C'est à cause de mon vocabulaire. Je sais bien. Toutes les incompréhensions viennent de là. Toutes les approximations, toutes les imprécisions, le vague qu'il laisse sur le monde. Heureusement qu'il en laisse sinon nous étoufferions tous. Il faut du vague, comme un souffle à l'horizon lointain du monde. Ce doit être pour cette raison que je ne suis bien qu'auprès de la mer. Il faut que les possibles ne soient pas tous dessinés, refermés, tracés. La pointe sèche et dure d'un crayon ne résout pas tout si elle fait tout apparaître, et dépose sur les contours des objets et les traits du visage une fine couche de carbone.
Le problème vient de mon vocabulaire. Il n'est pas assez riche, je m'en aperçois bien. Il se révèle absolument impropre à fixer, à la surface du monde, le lieu de mes possibles. Le réseau qu'il étend sur le monde (maillage moyen, comme un filet), médiocrement resserré, un peu trop lâche, ne tient pas. Ne retient pas. Rien de comparable à la fascination qu'exerce sur mon esprit le recoupement terrifiant de l'abscisse et de l'ordonnée. L'axe des abscisses et celui des ordonnées, s'enfonçant ∞ment dans l'espace. Et saisissant tous les possibles. Sans aucune vibration possible de l'air autour d'eux.
Je vais essayer, c'est entendu. Je vais chercher le nom des vents et celui des courants marins. Je chercherai tout cela, et aussi à comprendre, par exemple, commençons par de petites tentatives, je chercherai à comprendre comment on traverse un fleuve en bateau. C'est un premier pas à la surface des possibles. Je n'ai jamais compris comment on passe le courant du fleuve, quand il se déploie, immense, à son embouchure, s'ouvre dans l'espace du monde, et se mêle déjà à la mer au point que la faune en est tout à la fois marine et fluviale, sensible à ces deux mondes possibles à la frontière desquels elle se tient résolument.
Si seulement je comprenais comment les vents et les courants se forment, comment ils se déploient, je m'en sortirais mieux, je saurais comment, dans la seule dynamique de la dérive, te rejoindre, comment te retrouver, même si je n'arrive pas à y croire. Je n'arrive pas à croire que les vents puissent se former sous l'effet de la rotation de la terre sur elle-même. Je n'ai aucune hypothèse sur la formation des courants. Des différentiels … ? J'ai cette idée en tête, et quelques autres aussi, toutes invraisemblables, je n'arrive pas à y croire, à me retenir à elles. Comment un mouvement aussi immense pourrait-il, parfois, finir en une caresse sur mon visage et emmêler mes cheveux ? Si vraiment c'est le cas, je suis donc bien une partie, aussi minuscule soit-elle, de cet univers.
— Et les courants marins … ?
— Oui.
— C'est comme les vents, ils ont des noms ?
vendredi 8 avril 2011
L'∞, 100
Un rêve puis l'autre, ils défilent sous mes paupières. On pourrait égrener la longue litanie de toutes les villes dans lesquelles je suis allée, de toutes les maisons dans lesquelles j'ai dormi, de toutes les personnes avec qui j'ai déjeuné, dîné, de tous les correspondants que j'ai eus dans le monde, de toutes les conférences que j'ai écoutées, de toutes les expositions que j'ai visitées, de tous les concerts, de toutes les pièces de théâtre, … , et on obtiendrait … on obtiendrait quoi ? au juste, quel imparfait, quel incomplet kaléidoscope de moi ?
Évidemment, ici, il ne s'agit pas de moi. N'importe qui, n'importe quel anonyme fera l'affaire. Se pliera aussi bien que moi à ce jeu, à cette décomposition, recomposition. Et son image comme la mienne apparaîtra dans cette mosaïque. Le visage peu à peu se surimpose. Je regarde les carrés de couleurs de la mosaïque et un visage survient sur eux, que rien ni personne ne laissait deviner.
N'importe qui, dans la foule, dans le TGV, n'importe, cela n'a pas d'importance, où qu'il se trouve, il ou elle, cela ne compte pas le moins du monde, nous sommes à un niveau d'abstraction trop élevé pour continuer de prendre en considération de telles différences aussi peu signifiantes, presque insignifiantes du point de vue que nous avons choisi, n'importe qui, en plein milieu de ce centre commercial, ou tiens, là, j'y pense, sur la Time Line, derrière son ordinateur, n'importe qui fera l'affaire, n'importe qui sera imparfaitement incomplètement identifié par la somme de toutes les villes dans lesquelles, par la somme de toutes les adresses où, de tous les films qu'il, de tous les journaux auxquels il a, par exemple, jeté un œil… et même si nous faisions la somme de toutes ces sommes possibles de ce qu'il a (bu, entendu, parcouru, lu, écouté, caressé, embrassé, espoirs et désespoirs compris) … nous n'obtiendrions que les tous premiers carrés de couleurs de cette mosaïque, que nul, pour le moment, n'a encore remontée, étincelante, des fonds transparents de la mer ulysséenne.
Mais nous serions bien incapables de deviner, sur elle, les traits de son visage.
Pourquoi alors, par quel sortilège inconnu et silencieux, me suffit-il de regarder la mer pour voir Ulysse, de me tourner vers le large pour sentir le souffle du vent qu'il ressentit lui aussi, pour le deviner dans les modifications du monde qui me traversent qui le traversent et pour entendre les intonations de sa voix quand il demanda à ses compagnons de l'attacher au mât, désireux qu'il était d'entendre les sirènes, de continuer cependant son chemin, toutefois d'entendre leurs voix ? Ulysse… Pourquoi certaines silhouettes se détachent-elles dans la foule ? Quel visage cherchons-nous sur la photo de groupe ? Quelle voix entendons-nous dans le brouhaha qui nous arrête, arrête notre souffle, retient notre vie aux bords tranchants de ses possibles, avec un tressaillement ?
Apnée. Équilibre (instable). Vertige. Oscillation hésitation aux bords extrêmes des possibles. Jeux inexacts et pensifs de nos doigts, avec des coquilles fragiles et vides. Et le souffle du vent.
Évidemment, ici, il ne s'agit pas de moi. N'importe qui, n'importe quel anonyme fera l'affaire. Se pliera aussi bien que moi à ce jeu, à cette décomposition, recomposition. Et son image comme la mienne apparaîtra dans cette mosaïque. Le visage peu à peu se surimpose. Je regarde les carrés de couleurs de la mosaïque et un visage survient sur eux, que rien ni personne ne laissait deviner.
N'importe qui, dans la foule, dans le TGV, n'importe, cela n'a pas d'importance, où qu'il se trouve, il ou elle, cela ne compte pas le moins du monde, nous sommes à un niveau d'abstraction trop élevé pour continuer de prendre en considération de telles différences aussi peu signifiantes, presque insignifiantes du point de vue que nous avons choisi, n'importe qui, en plein milieu de ce centre commercial, ou tiens, là, j'y pense, sur la Time Line, derrière son ordinateur, n'importe qui fera l'affaire, n'importe qui sera imparfaitement incomplètement identifié par la somme de toutes les villes dans lesquelles, par la somme de toutes les adresses où, de tous les films qu'il, de tous les journaux auxquels il a, par exemple, jeté un œil… et même si nous faisions la somme de toutes ces sommes possibles de ce qu'il a (bu, entendu, parcouru, lu, écouté, caressé, embrassé, espoirs et désespoirs compris) … nous n'obtiendrions que les tous premiers carrés de couleurs de cette mosaïque, que nul, pour le moment, n'a encore remontée, étincelante, des fonds transparents de la mer ulysséenne.
Mais nous serions bien incapables de deviner, sur elle, les traits de son visage.
Pourquoi alors, par quel sortilège inconnu et silencieux, me suffit-il de regarder la mer pour voir Ulysse, de me tourner vers le large pour sentir le souffle du vent qu'il ressentit lui aussi, pour le deviner dans les modifications du monde qui me traversent qui le traversent et pour entendre les intonations de sa voix quand il demanda à ses compagnons de l'attacher au mât, désireux qu'il était d'entendre les sirènes, de continuer cependant son chemin, toutefois d'entendre leurs voix ? Ulysse… Pourquoi certaines silhouettes se détachent-elles dans la foule ? Quel visage cherchons-nous sur la photo de groupe ? Quelle voix entendons-nous dans le brouhaha qui nous arrête, arrête notre souffle, retient notre vie aux bords tranchants de ses possibles, avec un tressaillement ?
Apnée. Équilibre (instable). Vertige. Oscillation hésitation aux bords extrêmes des possibles. Jeux inexacts et pensifs de nos doigts, avec des coquilles fragiles et vides. Et le souffle du vent.
L'∞, 99
Rêves à deux balles, trois francs six sous, si seulement j'avais quatre sous en poche, il aurait eu l'air un peu littéraire, mon rêve. J'aurais eu des références, révérence mon cher collègue. Enfin, si le rêve ulysséen d'∞ est celui d'une bronzette dans les calanques, on a l'indication du prix au printemps 2011, fixé pour la saison, 17 euros pour les adultes et 9 pour les enfants, pas de tarif famille, du moins je n'en ai pas vu. Est-ce à dire que es rêves des enfants sont moins chers… mais il faut reconnaître d'un autre côté qu'ils ne les ont peut-être pas choisis, et qu'on les traîne par décision de Monsieur ou de Madame.
Rêve ulysséen, je garde le mien au cœur palpitant de mes pensées.
Il flotte au-dessus de ma ligne d'horizon. Boussole incertaine. Infixe. Si le Nord est incertain, peut-on dire que je l'ai perdu ? Si je n'ai jamais connu Ithaque peut-on dire que j'en suis exilée ? Si j'ignore où est mon lieu naturel, puis-je artificiellement et de toutes pièces m'en créer un qui soit à moi ? Puis-je extirper du monde des racines qui ne sont pas les miennes pour m'ancrer dans la réalité, prendre pieds, ne plus dériver au gré des courants ? Tous mes efforts n'ont rien donné, ils se sont dissouts dans le sel, corrodés par les désillusions, les échecs, les retards, les mensonges, alors Ulysse a raison, autant se laisser dériver, si le Nord est incertain, il est possible que j'avance dans la bonne direction, que les vents me soient favorables, si je n'ai jamais connu Ithaque, rien ne s'oppose à ce que je la reconnaisse, dès que je l'apercevrais, dès que j'entendrai en elle, mon Ithaque, la palpitation des bruits du monde, et que je sentirai l'odeur des lauriers roses.
L'horizon est incertain, personne ne pourrait dire, personne ne pourrait soutenir, avec assurance et d'une voix qui porte, que je suis perdue.
Même si j'en suis bien persuadée, au moins, les touristes sur le bateau, les touristes dans les calanques, la femme en minijupe rappelée à l'ordre sur le ponton, les couples de retraités sous leurs chapeaux de toile, tous, savent où vont leurs rêves, les encadrent consciencieusement, les cherchent dans des guides, en fonction de la météo qu'ils ont pris soin d'écouter la veille, feuillettent page à page ce qui leur indiquera les contours, tous ils ont des horaires précis, des rêveries en carte postale, horaire fixe et sans surprise, départ à 14 heures, retour à 17 heures. Départ. La sirène du bateau se fait entendre. Les touristes ont un air fier et sage des enfants qui n'ont pas de rêves à eux. Alignement. Le bastingage. Certains, appuyés, accoudés, font un signe de la main qui retombent dans le monde désert.
C'est étrange, Ulysse, où es-tu ?
Rêve ulysséen, je garde le mien au cœur palpitant de mes pensées.
Il flotte au-dessus de ma ligne d'horizon. Boussole incertaine. Infixe. Si le Nord est incertain, peut-on dire que je l'ai perdu ? Si je n'ai jamais connu Ithaque peut-on dire que j'en suis exilée ? Si j'ignore où est mon lieu naturel, puis-je artificiellement et de toutes pièces m'en créer un qui soit à moi ? Puis-je extirper du monde des racines qui ne sont pas les miennes pour m'ancrer dans la réalité, prendre pieds, ne plus dériver au gré des courants ? Tous mes efforts n'ont rien donné, ils se sont dissouts dans le sel, corrodés par les désillusions, les échecs, les retards, les mensonges, alors Ulysse a raison, autant se laisser dériver, si le Nord est incertain, il est possible que j'avance dans la bonne direction, que les vents me soient favorables, si je n'ai jamais connu Ithaque, rien ne s'oppose à ce que je la reconnaisse, dès que je l'apercevrais, dès que j'entendrai en elle, mon Ithaque, la palpitation des bruits du monde, et que je sentirai l'odeur des lauriers roses.
L'horizon est incertain, personne ne pourrait dire, personne ne pourrait soutenir, avec assurance et d'une voix qui porte, que je suis perdue.
Même si j'en suis bien persuadée, au moins, les touristes sur le bateau, les touristes dans les calanques, la femme en minijupe rappelée à l'ordre sur le ponton, les couples de retraités sous leurs chapeaux de toile, tous, savent où vont leurs rêves, les encadrent consciencieusement, les cherchent dans des guides, en fonction de la météo qu'ils ont pris soin d'écouter la veille, feuillettent page à page ce qui leur indiquera les contours, tous ils ont des horaires précis, des rêveries en carte postale, horaire fixe et sans surprise, départ à 14 heures, retour à 17 heures. Départ. La sirène du bateau se fait entendre. Les touristes ont un air fier et sage des enfants qui n'ont pas de rêves à eux. Alignement. Le bastingage. Certains, appuyés, accoudés, font un signe de la main qui retombent dans le monde désert.
C'est étrange, Ulysse, où es-tu ?
jeudi 7 avril 2011
L'∞, 98
— Je ne sais rien, mais rien du tout, tu peux en être sûr !
— Voilà au moins une certitude.
Tiens, par exemple, tu veux un exemple ? Je ne sais pas à quoi mènent ces désirs à trois francs six sous (même la monnaie des rêves est dévaluée, personne n'en veut, personne ne me l'échangera, je ne peux même pas, avec, me payer un café, monnaie de rêve, trahison, tu parles, ah ça, oui, qui pourrait encore faire la conversion entre trois francs six sous et deux balles ? Même les vieux assis sur le banc ne s'en souviennent plus, et leurs mains tremblent sur leurs cannes, et leurs regards se mouilleraient de larmes si je leur posais la question. Plus personne ne s'en souvient. Des pans entiers de monde disparaissent dans la nuit, et le monde part à la dérive, il n'y a rien ni personne pour le retenir. Et la corderie royale, pourtant, vrille encore des cordes de chanvre dans le secret de son immensité.
— L'immensité ne fait pas l'∞.
— Je sais…
Il me faut une péréquation, je cherche le taux de change, tu penses que si je trouve un bureau de change, derrière la vitre et l'hygiaphone filtre aléatoire des aléas microbiens, je trouverai quelqu'un à qui poser la question, quelqu'un qui puisse me dire, entre trois francs six sous et deux balles, ce qui vaut le plus, ce qui vaut le moins, et j'en conclurais tout simplement quel est le rêve le moins cher, quel est le rêve le plus rentable, celui qu'en toute raison tu me conseillerais d'acheter, si tu raisonnais comme eux (évidemment, tu ne raisonnes pas comme eux) ?
— Je vais passer une petite annonce : échange rêve à deux balles contre rêve à trois francs six sous.
— Arrête, ça ne sert à rien.
Vous m'avez tous bien trahie ! vous êtes des maîtres en trahison, chapeau bas, votre art est poussé à l'extrême, maîtres ès trahison je vous salue tous, chapeau bas, alors j'ai décidé, ça y est, j'ai pris ma décision, en dehors de mon âme et de ma conscience, je n'en ai pas, vous ne savez donc pas que tous les phénomènes, de conscience et de sentimentalité et d'élan et d'affectivité et de tendresse, sont des mécanismes tout simplement, rien d'autre que des mécanismes vitaux, diastole systole, sans foi ni loi, sans dieu ni maître ? Vous ne pouvez pas, encore, croire à ces vieilleries. Au fond de mes poches, la monnaie fait entendre son cliquetis chaque fois que je tente un mouvement. Les rêves ne valent rien, deux balles, trois francs six sous, même en ramassant toute la monnaie et en l'additionnant, le résultat tiendrait sur un cahier, sous la main tremblante d'un écolier.
— Qu"est-ce que tu ferais ?
— À ta place ?
— … oui …
— Je ne suis pas à ta place.
— Voilà au moins une certitude.
Tiens, par exemple, tu veux un exemple ? Je ne sais pas à quoi mènent ces désirs à trois francs six sous (même la monnaie des rêves est dévaluée, personne n'en veut, personne ne me l'échangera, je ne peux même pas, avec, me payer un café, monnaie de rêve, trahison, tu parles, ah ça, oui, qui pourrait encore faire la conversion entre trois francs six sous et deux balles ? Même les vieux assis sur le banc ne s'en souviennent plus, et leurs mains tremblent sur leurs cannes, et leurs regards se mouilleraient de larmes si je leur posais la question. Plus personne ne s'en souvient. Des pans entiers de monde disparaissent dans la nuit, et le monde part à la dérive, il n'y a rien ni personne pour le retenir. Et la corderie royale, pourtant, vrille encore des cordes de chanvre dans le secret de son immensité.
— L'immensité ne fait pas l'∞.
— Je sais…
Il me faut une péréquation, je cherche le taux de change, tu penses que si je trouve un bureau de change, derrière la vitre et l'hygiaphone filtre aléatoire des aléas microbiens, je trouverai quelqu'un à qui poser la question, quelqu'un qui puisse me dire, entre trois francs six sous et deux balles, ce qui vaut le plus, ce qui vaut le moins, et j'en conclurais tout simplement quel est le rêve le moins cher, quel est le rêve le plus rentable, celui qu'en toute raison tu me conseillerais d'acheter, si tu raisonnais comme eux (évidemment, tu ne raisonnes pas comme eux) ?
— Je vais passer une petite annonce : échange rêve à deux balles contre rêve à trois francs six sous.
— Arrête, ça ne sert à rien.
Vous m'avez tous bien trahie ! vous êtes des maîtres en trahison, chapeau bas, votre art est poussé à l'extrême, maîtres ès trahison je vous salue tous, chapeau bas, alors j'ai décidé, ça y est, j'ai pris ma décision, en dehors de mon âme et de ma conscience, je n'en ai pas, vous ne savez donc pas que tous les phénomènes, de conscience et de sentimentalité et d'élan et d'affectivité et de tendresse, sont des mécanismes tout simplement, rien d'autre que des mécanismes vitaux, diastole systole, sans foi ni loi, sans dieu ni maître ? Vous ne pouvez pas, encore, croire à ces vieilleries. Au fond de mes poches, la monnaie fait entendre son cliquetis chaque fois que je tente un mouvement. Les rêves ne valent rien, deux balles, trois francs six sous, même en ramassant toute la monnaie et en l'additionnant, le résultat tiendrait sur un cahier, sous la main tremblante d'un écolier.
— Qu"est-ce que tu ferais ?
— À ta place ?
— … oui …
— Je ne suis pas à ta place.
L'∞, 97
Un bateau sort du port, calanques, touristes en mal de mer ulysséenne, plutôt mourir que me mêler à eux, y transporter mes rêves. Je trouverai seule, ailleurs, comme je pourrai, ma mer ulysséenne, et Ithaque ne me sera pas le but d'une excursion. Conventionnée, conventionnelle. L'assurance est comprise. J'ai mauvais caractère.
La mer ulysséenne, 17 euros pour les adultes, 9 euros pour les enfants, ça fait le rêve organisé à moins de 20 euros. Est-ce cher, trois heures de rêve organisé pour 17 euros, ça fait l'heure à moins de 3 euros, c'est pas mal, non ? Le bruit m'en parvient, me fait ouvrir les yeux, et dans la perspective qu'ils ouvrent, entre mes cils, le vent emporte une feuille de journal qui tombe dans l'eau, dans les remouds, le vent claque, de nouveau, un souffle, une respiration, le soleil brûle, j'en conviens, mais à quoi bon vivre, sinon ?, le vent emporte mes pensées.
Les touristes s'alignent en ordre, dociles, cherchent l'ombre, se glissent dans l'espace qu'on leur accorde, entre des cordons à l'ondulation régulière et ordonnée, un peu menaçante, une fille s'avance sur le ponton, attirée par le rêve, en minijupe et bottes fourrées à talon, invraisemblable et sympathique dans son fragment de rêve, un homme la hèle, signe de revenir, de la main, impérieux, agacé, la voix sèche et tonitruante, elle obtempère sans rien dire, son rêve ulysséen lui échappe, elle rentre dans le rang, une de mes pensées dérive sur l'eau mais je ne la retiens pas, elle reviendra peut-être au gré des courants, ou ne reviendra pas, cela n'importe pas.
Juste à côté d'eux (moi, sans doute, je ne suis nulle part, je regarde, et je ne suis nulle part, regard sans perspective, je cherche Ulysse, et ce monde est transparent, un étrange défaut de vision me fait voir ce monde en deux dimensions, il m'a fallu inventer la troisième, je l'ai choisie à mon idée), à côté d'eux, mais dans un tout autre espace, qui n'a rien en commun avec le premier, aucun interstice, aucun passage, superposition de strates différentes de la réalité, je n'y vois pas de passage, sinon la superposition de deux espaces, hors de portée des uns, inatteignable, absolument,
les marchands de poissons referment leurs étals minuscules, polystyrène blanc qui recueille, des myriades de sardines, des daurades, des étoiles de mer flamboyantes et pourpres, comme celle qui autrefois, minuscule, s'était enroulée autour de mon doigt, bradent les derniers kilos de leur pêche, un vieil homme tient dans sa main une minuscule forme ronde et brillante encore de la mer qu'elle vient de quitter, dans laquelle elle était, et assure qu'elle porte bonheur, fragment de rêve ulysséen, que je préfère ne pas dessécher dans ma paume.
Rêves fragmentaires. Mosaïque d'impressions. Le monde est à recomposer.
La mer ulysséenne, 17 euros pour les adultes, 9 euros pour les enfants, ça fait le rêve organisé à moins de 20 euros. Est-ce cher, trois heures de rêve organisé pour 17 euros, ça fait l'heure à moins de 3 euros, c'est pas mal, non ? Le bruit m'en parvient, me fait ouvrir les yeux, et dans la perspective qu'ils ouvrent, entre mes cils, le vent emporte une feuille de journal qui tombe dans l'eau, dans les remouds, le vent claque, de nouveau, un souffle, une respiration, le soleil brûle, j'en conviens, mais à quoi bon vivre, sinon ?, le vent emporte mes pensées.
Les touristes s'alignent en ordre, dociles, cherchent l'ombre, se glissent dans l'espace qu'on leur accorde, entre des cordons à l'ondulation régulière et ordonnée, un peu menaçante, une fille s'avance sur le ponton, attirée par le rêve, en minijupe et bottes fourrées à talon, invraisemblable et sympathique dans son fragment de rêve, un homme la hèle, signe de revenir, de la main, impérieux, agacé, la voix sèche et tonitruante, elle obtempère sans rien dire, son rêve ulysséen lui échappe, elle rentre dans le rang, une de mes pensées dérive sur l'eau mais je ne la retiens pas, elle reviendra peut-être au gré des courants, ou ne reviendra pas, cela n'importe pas.
Juste à côté d'eux (moi, sans doute, je ne suis nulle part, je regarde, et je ne suis nulle part, regard sans perspective, je cherche Ulysse, et ce monde est transparent, un étrange défaut de vision me fait voir ce monde en deux dimensions, il m'a fallu inventer la troisième, je l'ai choisie à mon idée), à côté d'eux, mais dans un tout autre espace, qui n'a rien en commun avec le premier, aucun interstice, aucun passage, superposition de strates différentes de la réalité, je n'y vois pas de passage, sinon la superposition de deux espaces, hors de portée des uns, inatteignable, absolument,
les marchands de poissons referment leurs étals minuscules, polystyrène blanc qui recueille, des myriades de sardines, des daurades, des étoiles de mer flamboyantes et pourpres, comme celle qui autrefois, minuscule, s'était enroulée autour de mon doigt, bradent les derniers kilos de leur pêche, un vieil homme tient dans sa main une minuscule forme ronde et brillante encore de la mer qu'elle vient de quitter, dans laquelle elle était, et assure qu'elle porte bonheur, fragment de rêve ulysséen, que je préfère ne pas dessécher dans ma paume.
Rêves fragmentaires. Mosaïque d'impressions. Le monde est à recomposer.
mercredi 6 avril 2011
L'∞, 96
Allongée sur la pierre chaude, je ne bouge pas. J'ai trouvé un interstice à la surface du monde qui me convient pour l'instant. Allongée, là, sur la pierre chaude, je ne bouge pas, le soleil brûle ma peau, et le sel commence à se déposer sur mes lèvres, ça commence à aller mieux, on pourrait dire que ça commence à aller mieux. Allongée sur la pierre chaude, je reçois la chaleur de la pierre, qui infuse dans mes veines, se diffuse, il me semble que je reviens des enfers, que j'ai croisé Eurydice redescendant dans les profondeurs auxquelles elle avait cru échapper, que j'ai entendu Orphée pleurer son désespoir, Orphée se lamenter, et maintenant ils s'éloignent, tous ils s'éloignent, s'effacent dans mes souvenirs, disparaissent de ma mémoire, je les ai croisés mais nos mains ne se sont pas entrecroisées, et nos regards se sont évités, je n'ai pas voulu croiser son regard, et maintenant je suis allongée sur la pierre chaude et parfois des éclaboussures me proviennent de la mer, aussi fraîches que le pierre est tiède, et je les laisse sur ma peau, je ne bouge pas, j'attends seulement que le soleil efface cette impression, qu'il reprenne le dessus, je ne bouge pas de ce rayon de soleil, de cette pierre chaude, de la mer tout près.
Il suffit que je tourne la tête, et mon regard est noyé de mer.
Elle ne bouge presque pas. Moi non plus. Deux filles discutent, assises près de ma tête, je sens, par bouffée, l'odeur de leur parfum, envoyer, ne pas envoyer, un sms à l'amoureux de celle qui a la voix la plus aigüe, envoyer ne pas envoyer, répondre ne pas répondre, à la régularité entre elles des insultes, je comprends que c'est une sorte de marque de tendresse, je détesterais qu'on me la donne, dire ne pas dire, enfin, si seulement il était son amoureux, le jeu est un peu triste, le jeu est un peu brutal, la stratégie est sans élégance, on a un peu perdu, semble-t-il, depuis Marivaux.
Là, au point où j'en suis de leurs hésitations, allongée comme je suis, sur la pierre chaude, juste au niveau de la mer, j'ai envie de leur donner la solution, elles n'avanceront pas sur un problème aussi simple, ça ne peut pas durer trop longtemps, il ne m'amuse pas, - N'envoie rien, idiote, mais il faudrait pour cela reconnaître que chacune de leurs paroles, que chacun de leurs gloussements sont les unes et les autres entrés dans mon oreille, ont traversé mes pensées, — N'envoie donc rien, idiote, tu n'as toujours pas compris ? tu ne comprendras jamais ?, et à ce moment-là j'entends l'autre fille lui souffler — Attends quatorze heures, et tu lui envoies.
Je rajoute un s à idiote et tente de me concentrer sur les bruits du port.
Il me suffirait que ma conscience se dilue dans l'eau saline, je n'en demanderais pas plus, il suffirait que le soleil me brûle encore un peu, que le sel se dépose encore un peu sur mes lèvres, je ne demande rien, pas grand chose, le goût du sel sur mes lèvres suffit à mes baisers.
Il suffit que je tourne la tête, et mon regard est noyé de mer.
Elle ne bouge presque pas. Moi non plus. Deux filles discutent, assises près de ma tête, je sens, par bouffée, l'odeur de leur parfum, envoyer, ne pas envoyer, un sms à l'amoureux de celle qui a la voix la plus aigüe, envoyer ne pas envoyer, répondre ne pas répondre, à la régularité entre elles des insultes, je comprends que c'est une sorte de marque de tendresse, je détesterais qu'on me la donne, dire ne pas dire, enfin, si seulement il était son amoureux, le jeu est un peu triste, le jeu est un peu brutal, la stratégie est sans élégance, on a un peu perdu, semble-t-il, depuis Marivaux.
Là, au point où j'en suis de leurs hésitations, allongée comme je suis, sur la pierre chaude, juste au niveau de la mer, j'ai envie de leur donner la solution, elles n'avanceront pas sur un problème aussi simple, ça ne peut pas durer trop longtemps, il ne m'amuse pas, - N'envoie rien, idiote, mais il faudrait pour cela reconnaître que chacune de leurs paroles, que chacun de leurs gloussements sont les unes et les autres entrés dans mon oreille, ont traversé mes pensées, — N'envoie donc rien, idiote, tu n'as toujours pas compris ? tu ne comprendras jamais ?, et à ce moment-là j'entends l'autre fille lui souffler — Attends quatorze heures, et tu lui envoies.
Je rajoute un s à idiote et tente de me concentrer sur les bruits du port.
Il me suffirait que ma conscience se dilue dans l'eau saline, je n'en demanderais pas plus, il suffirait que le soleil me brûle encore un peu, que le sel se dépose encore un peu sur mes lèvres, je ne demande rien, pas grand chose, le goût du sel sur mes lèvres suffit à mes baisers.
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