Il fallait effacer seule une autre mer, effacer seule d'autres vagues, d'autres courants marins, une mer étale, et pour cela, l'effacer seule, Ulysse ne me serait d'aucune aide, évidemment d'aucune aide, il me fallait effacer cela seule, d'un geste qui soit le mien, le mien propre, et donc, je n'avais pas d'autre solution, il fallait couler mes mouvements dans les vagues, couler mes phrases dans les souvenirs, couler des injonctions calmes de ma conscience à l'assaut des images obsédantes, de cette autre plage, de cette autre mer, de ce moment-là, éloigné revenant, jamais parti, revenu hanté, me hantant, et qui parfois, encore, revenait et me submergeait.
Pour cela, Ulysse ne pourrait m'être d'aucune aide.
Il fallait les prendre de front, revenir sur le lieu même de sa peur, seule, absolument seule, se laisser submerger par elle, ou surnager, remonter, on le saurait plus tard, on le saurait autrement, à un autre moment, il fallait remonter, revenir du fond de la conscience et des souvenirs, sentir que pour retrouver l'air frais aucune main ne me serait d'aucun secours, aucune main ne me serait jamais d'aucune aide, c'était plus simple, il suffisait de le savoir, couler à pic disparaître, remonter respirer, c'est un même mouvement, vectorialisation de soi, dans un sens ou dans l'autre, une direction ou l'autre, l'un ou l'autre, mais pas les deux, évidemment, assurément pas les deux.
Ce à quoi l'on se tient aisément, et qui enserre, dans le calcul propositionnel, p ou non p, l'un ou l'autre, mais pas les deux : le tiers est exclu.
Donc : oublier. Oublier cela, qui est impossible à oublier. Cela dont l'oubli ne se donnera pas. Contradiction dans les termes, à affronter, maintenant, sans plus attendre, sans plus reculer, plonger, dans la contradiction, dans la vague, la négation des possibles, la fin de tout. Donc le reprendre, le refaire, le rejouer, encore, sans peur, parce que cette fois, au bord de l'eau, il n'est plus possible de faire autrement. Vectorialisation de soi et de sa course propre. Je ne sais pas où Ulysse a disparu mais, sur le rivage, je ne le vois plus, il ne se distingue plus, dans la brume enveloppante, caressante, étouffante de ce mois d'août finissant qui a accumulé toute chaleur possible, va crever un peu plus tard en orage, mais pour l'instant, seulement, la brume de chaleur qui monte de la mer recouvre toute chose de ce monde.
À quoi, donc, on n'échappera plus.
samedi 21 mai 2011
vendredi 20 mai 2011
L'∞, Épilogue, 6
Régénérescence.
Plus tard, la pluie fine et tiède ne cessait plus, délavait les lignes, les contours, les couleurs, la pluie fine ne cessait plus. Et tout se fondait l'un dans l'autre, tout s'absorbait l'un dans l'autre, s'effaçait de soi-même, s'estompait sans bruit dans la dissolution du monde et le clapotement de l'eau. Estompe - en demi-teinte. Une aquarelle très mouillée, très défaite, sur laquelle la pluie termine les possibles, finit de les déliter, de les défaire.
Paysage gris et doux, grisé, estompé, ∞ment indistinct, le gris pâle du ciel se fond dans la mer devenue elle-même presque grise, se noie de brume, qui flotte au ras des vagues presque immobile, caresse le rivage, enveloppe la mer qui se fond dans le ciel devenu presque pâle, en retour, noyés l'un de l'autre, également, au point qu'ils ne se distinguent plus, se fondent, se confondent l'un et l'autre, le ciel gris et la mer grise et immobile, qu'aucun souffle de vent ne vient plus soulever, et derrière la brume épaisse et immobile, pourtant, la chaleur du soleil se sent, et continue de caresser la peau et de la distinguer du marbre froid et lisse de la statue.
Il suffit de s'éloigner de quelques pas, quelques pas suffisent, presque rien, pour que la ligne verticale et complexe de la statue féminine et charmante, et délicieuse, vraiment, ligne charmante, délicieuse, chantournée, ses bras féminins, élégants, une épaule nue, et arrondie, et ses courbes oh !, que tout cela disparaisse dans la brume. Se fonde, se noie, s'estompe, se défasse, se perde dans les lointains de ma conscience. Qu'elle se noie, qu'elle se fonde, je ne serai jamais comme elle, je ne suis pas elle, je ne serai jamais comme elle, "pathético-féminine" et je déteste, autant que Joyce, "les prunelles pathético-féminines" qui me servent de sourire, relèvent les coins de mes lèvres, pendant que je laisse Ulysse à sa fascination.
Le sel et l'eau, sur ma peau. L'eau, comme un bracelet, autour de mes chevilles. Pieds nus, là où les vagues se retournent quand il y en a, et soulèvent des myriades de coquilles brisées qu'aujourd'hui, insensiblement, elles déplacent à peine. L'eau, comme un bracelet froid. Métal liquide et frais. Qui remonte, le long de mes jambes, au fur et à mesure que je m'avance dans l'eau, ondulations minuscules de l'eau, un peu plus haut, un peu plus bas sur ma jambe, presque rien, les ondulations de l'eau, à peine, montent et descendent, j'avance, je m'avance, la mer m'absorbe, et j'ai l'impression, au fur et à mesure que je me fonds dans le paysage, que ma conscience, en retour devient de plus en plus aigüe.
Plus tard, la pluie fine et tiède ne cessait plus, délavait les lignes, les contours, les couleurs, la pluie fine ne cessait plus. Et tout se fondait l'un dans l'autre, tout s'absorbait l'un dans l'autre, s'effaçait de soi-même, s'estompait sans bruit dans la dissolution du monde et le clapotement de l'eau. Estompe - en demi-teinte. Une aquarelle très mouillée, très défaite, sur laquelle la pluie termine les possibles, finit de les déliter, de les défaire.
Paysage gris et doux, grisé, estompé, ∞ment indistinct, le gris pâle du ciel se fond dans la mer devenue elle-même presque grise, se noie de brume, qui flotte au ras des vagues presque immobile, caresse le rivage, enveloppe la mer qui se fond dans le ciel devenu presque pâle, en retour, noyés l'un de l'autre, également, au point qu'ils ne se distinguent plus, se fondent, se confondent l'un et l'autre, le ciel gris et la mer grise et immobile, qu'aucun souffle de vent ne vient plus soulever, et derrière la brume épaisse et immobile, pourtant, la chaleur du soleil se sent, et continue de caresser la peau et de la distinguer du marbre froid et lisse de la statue.
Il suffit de s'éloigner de quelques pas, quelques pas suffisent, presque rien, pour que la ligne verticale et complexe de la statue féminine et charmante, et délicieuse, vraiment, ligne charmante, délicieuse, chantournée, ses bras féminins, élégants, une épaule nue, et arrondie, et ses courbes oh !, que tout cela disparaisse dans la brume. Se fonde, se noie, s'estompe, se défasse, se perde dans les lointains de ma conscience. Qu'elle se noie, qu'elle se fonde, je ne serai jamais comme elle, je ne suis pas elle, je ne serai jamais comme elle, "pathético-féminine" et je déteste, autant que Joyce, "les prunelles pathético-féminines" qui me servent de sourire, relèvent les coins de mes lèvres, pendant que je laisse Ulysse à sa fascination.
Le sel et l'eau, sur ma peau. L'eau, comme un bracelet, autour de mes chevilles. Pieds nus, là où les vagues se retournent quand il y en a, et soulèvent des myriades de coquilles brisées qu'aujourd'hui, insensiblement, elles déplacent à peine. L'eau, comme un bracelet froid. Métal liquide et frais. Qui remonte, le long de mes jambes, au fur et à mesure que je m'avance dans l'eau, ondulations minuscules de l'eau, un peu plus haut, un peu plus bas sur ma jambe, presque rien, les ondulations de l'eau, à peine, montent et descendent, j'avance, je m'avance, la mer m'absorbe, et j'ai l'impression, au fur et à mesure que je me fonds dans le paysage, que ma conscience, en retour devient de plus en plus aigüe.
jeudi 19 mai 2011
L'∞, Épilogue, 5
Je n'avais pas d'emblée remarqué que la statue avait perdu la tête. Du premier abord, je ne l'ai pas vu. J'ai vu sa silhouette, ses formes dessinées sous le drapé mouillé, appliqué sur elle, épousant ses contours, descendant sur ses cuisses, jusqu'à ses pieds posés tendrement sur le socle. La tête avait dû rouler, quelque part, dans les flots, et se perdre dans l'azur marin, au milieu des algues et des coraux dans lesquels, maintenant, elle reposait à tout jamais. Tête roulée, déposée à même le sol de sable sur lequel les ondulations se voient, ondulations, vagues, lames, celles de la surface, toutes, dupliquées en profondeur, sur lesquelles elle repose désormais, inatteignable, hors de portée …
Quelle vague amie l'avait ainsi détachée, entraînée, emportée, déposée pour moi au creux des flots, comme le secret de mes larmes ?
Je commençais, appuyée contre elle, à sentir les traversées secrètes, la chute, la tempête, le naufrage, les effondrements, les éboulements, et puis le sable, ∞ment, le sable silencieux, et humide, ∞ment la couvrant la recouvrant l'enveloppant comme un manteau froid et humide. Les images commençant à remonter en moi, à apparaître, à se surimposer sur les flots même que je ne regardais plus, presque plus, tant elle faisait remonter à la surface de ma conscience, des strates de possibles, les unes sur les autres, les unes par dessus les autres, strates parallèles de ma conscience, dans lesquelles je m'enfonçais de plus en plus, inversement, au fur et à mesure qu'elles remontaient, et qui, de plus en plus, m'engloutissaient.
Cela m'évita de la gifler. Au moins, je n'eus pas à le faire. J'envisageais, en effet très cinématographiquement, de me relever, puisque dans mes rêves mêmes je continuais de suivre le déroulement temporel, de me retourner, aussi verticale qu'elle l'était, aussi obstinée qu'elle, d'affronter son regard de pierre, et de lever la main aussi haut qu'il m'était possible, élan, prendre de l'élan, pour la gifler d'être ainsi sortie de sa nuit marine. Mais la séquence fut brisée, enchaînement brisé, arrêté, ma main suspendue devant l'absence de tête, Ulysse n'effaçant pas ses larmes, et moi, ne pouvant pas la gifler, sidérée et muette.
Je continuai à regarder la mer, cela pouvait être ∞, cela pouvait me conjoindre dans l'∞, je pouvais continuer à regarder la mer, adossée à elle, immobile, indifférente. Seulement, la colère colorait mes joues.
Quelle vague amie l'avait ainsi détachée, entraînée, emportée, déposée pour moi au creux des flots, comme le secret de mes larmes ?
Je commençais, appuyée contre elle, à sentir les traversées secrètes, la chute, la tempête, le naufrage, les effondrements, les éboulements, et puis le sable, ∞ment, le sable silencieux, et humide, ∞ment la couvrant la recouvrant l'enveloppant comme un manteau froid et humide. Les images commençant à remonter en moi, à apparaître, à se surimposer sur les flots même que je ne regardais plus, presque plus, tant elle faisait remonter à la surface de ma conscience, des strates de possibles, les unes sur les autres, les unes par dessus les autres, strates parallèles de ma conscience, dans lesquelles je m'enfonçais de plus en plus, inversement, au fur et à mesure qu'elles remontaient, et qui, de plus en plus, m'engloutissaient.
Cela m'évita de la gifler. Au moins, je n'eus pas à le faire. J'envisageais, en effet très cinématographiquement, de me relever, puisque dans mes rêves mêmes je continuais de suivre le déroulement temporel, de me retourner, aussi verticale qu'elle l'était, aussi obstinée qu'elle, d'affronter son regard de pierre, et de lever la main aussi haut qu'il m'était possible, élan, prendre de l'élan, pour la gifler d'être ainsi sortie de sa nuit marine. Mais la séquence fut brisée, enchaînement brisé, arrêté, ma main suspendue devant l'absence de tête, Ulysse n'effaçant pas ses larmes, et moi, ne pouvant pas la gifler, sidérée et muette.
Je continuai à regarder la mer, cela pouvait être ∞, cela pouvait me conjoindre dans l'∞, je pouvais continuer à regarder la mer, adossée à elle, immobile, indifférente. Seulement, la colère colorait mes joues.
mercredi 18 mai 2011
L'∞, Épilogue, 4
Je ne sais pas combien de temps la statue avait attendu ainsi, dans les strates de sable et de poussière, impassible, silencieuse dans les effondrements de matière pulvérisée, qui sur le grain parfaitement lisse de ses bras, de ses épaules, ne trouvait pas d'accroche. Sans doute, évidemment, je n'en savais rien mais je le sentais, ainsi appuyée sur elle, je le sentais, j'en avais la certitude la plus intime, elle avait attendu que le vent, de nouveau, la caresse, que le soleil réchauffe son marbre lisse, que la pluie coule en larmes sur ses joues, inonde son visage, je n'avais aucun mal à le deviner, elle attendait, à travers le temps ∞, le traversant calmement, que la main d'Ulysse, retournée, efface les traces de poussière et de pluie sur son visage et sur son corps.
Tout en elle m'était étranger, et son indifférence même m'était indifférente, je choisis résolument de la traiter comme le morceau inerte de matière qu'elle était aussi, après tout, en dépit de la légèreté de son drapé de pierre, en dépit des regards d'Ulysse sur elle, au point que je lui tournais volontairement le dos, pour regarder la mer, m'adossant à elle, immobile et impassible, pendant qu'Ulysse la regardait.
Ses regards, cette fois, pour la première fois, me traversaient. Ulysse la regardait, je regardais la mer, les regards rebondissaient sur moi, sur le creux palpitant de mon cou, sur les mèches de mes cheveux que le vent emmêlait, je m'opposais à eux, regards d'Ulysse attirés par elle, impassible et muette, mais dont je sentais la fierté lisse de ces regards posés sur elle depuis si longtemps ignorée, qui mettaient un terme net et clair à sa solitude et qui sur elles, se faisaient caressants, je me repliais dans un refus silencieux et obstiné de glisser un peu de côté, je refusais résolument de remarquer que, sans doute, je lui cachais un détail qui l'aurait éclairé, un repli de son drapé, une attache un peu effacée. Il voulait la reconnaître, et je n'avais pas envie qu'il la connaisse. Moi aussi, je pouvais être silencieuse et obstinée.
Plus je m'obstinais dans l'immobilité, plus je sentais, contre son marbre lisse, le grain de ma peau, et la palpitation de la vie en moi.
Tout en elle m'était étranger, et son indifférence même m'était indifférente, je choisis résolument de la traiter comme le morceau inerte de matière qu'elle était aussi, après tout, en dépit de la légèreté de son drapé de pierre, en dépit des regards d'Ulysse sur elle, au point que je lui tournais volontairement le dos, pour regarder la mer, m'adossant à elle, immobile et impassible, pendant qu'Ulysse la regardait.
Ses regards, cette fois, pour la première fois, me traversaient. Ulysse la regardait, je regardais la mer, les regards rebondissaient sur moi, sur le creux palpitant de mon cou, sur les mèches de mes cheveux que le vent emmêlait, je m'opposais à eux, regards d'Ulysse attirés par elle, impassible et muette, mais dont je sentais la fierté lisse de ces regards posés sur elle depuis si longtemps ignorée, qui mettaient un terme net et clair à sa solitude et qui sur elles, se faisaient caressants, je me repliais dans un refus silencieux et obstiné de glisser un peu de côté, je refusais résolument de remarquer que, sans doute, je lui cachais un détail qui l'aurait éclairé, un repli de son drapé, une attache un peu effacée. Il voulait la reconnaître, et je n'avais pas envie qu'il la connaisse. Moi aussi, je pouvais être silencieuse et obstinée.
Plus je m'obstinais dans l'immobilité, plus je sentais, contre son marbre lisse, le grain de ma peau, et la palpitation de la vie en moi.
mardi 17 mai 2011
L'∞, Épilogue 3
Ce ne peut être là le genre de souvenir, du moins, qui s'effacent de la mémoire, je n'y crois pas un seul ins. Je ne vois pas comment ce serait possible, comment une telle incohérence serait possible, mais il est vrai que la texture de notre monde n'est pas très solide ni cohérente, et que les fibres, entre elles mal tenues, de ce que nous sommes, n'offrent pas la résistance que nous en attendions. L'étoffe parfois se rompt et se déchire et se lacère, sous des prétextes vains et futiles, et les lacérations défont les fibres, les tendent puis les laissent inutiles et défaites, j'ai souvent remarqué cela, arrachement, déchirement, après quoi la détente est manifeste et inutile.
Se rendre à l'évidence de son néant. Quelque chose comme cela.
Ce doit être bien plutôt le genre de souvenir qui remonte, inconsidérément, dans les moments où ils sont le moins attendus ; ils ont la force, incongrue et troublante, de remonter à la surface de la conscience et de se déposer, en larmes dans les regards, en sourire sur les lèvres, à la commissure des lèvres, qui imperceptiblement remontera. Et puis il y en a d'autres qui les effacent. Un pas et puis un autre, une vague et puis une autre, après tout, ces pas sont peut-être une danse dont Ulysse et moi seule nous souvenons, un pas après un autre, une vague après une autre, déferlement, un pas et puis un autre, un souvenir joue un autre air, remonte à la conscience, d'autres courants plus transparents le traversent, une vague et puis une autre, mais l'eau de la conscience, soudain, est devenue plus transparente, et à cela nulle force ne peut s'opposer.
Se rendre à l'évidence de son néant peut aussi tarir les larmes.
Un pas et puis un autre, une vague et puis une autre, et dans le crépuscule, la statue redressée sur l'horizon du rivage plonge avec nous dans la pénombre et indique le lieu venue de l'immobilité, le temps venu de l'immobilité. Elle est là, incongrue et obstinée, et je n'ai trouvé aucune bonne raison de ne pas appuyer mon dos contre son obstination à la verticalité, lorsque le vertige fut trop tourbillonnant et que je sentais que la verticalité des lignes me devenait conflictuelle et troublante, il n'y en avait aucune, et la fraîcheur du marbre me gagna pendant que je la réchauffais de l'appui qu'elle me donnait.
Surface, entre elle, et moi, conjonction insignifiante et fragile, nous échangeons en secret nos tremblements immobiles.
Se rendre à l'évidence de son néant. Quelque chose comme cela.
Ce doit être bien plutôt le genre de souvenir qui remonte, inconsidérément, dans les moments où ils sont le moins attendus ; ils ont la force, incongrue et troublante, de remonter à la surface de la conscience et de se déposer, en larmes dans les regards, en sourire sur les lèvres, à la commissure des lèvres, qui imperceptiblement remontera. Et puis il y en a d'autres qui les effacent. Un pas et puis un autre, une vague et puis une autre, après tout, ces pas sont peut-être une danse dont Ulysse et moi seule nous souvenons, un pas après un autre, une vague après une autre, déferlement, un pas et puis un autre, un souvenir joue un autre air, remonte à la conscience, d'autres courants plus transparents le traversent, une vague et puis une autre, mais l'eau de la conscience, soudain, est devenue plus transparente, et à cela nulle force ne peut s'opposer.
Se rendre à l'évidence de son néant peut aussi tarir les larmes.
Un pas et puis un autre, une vague et puis une autre, et dans le crépuscule, la statue redressée sur l'horizon du rivage plonge avec nous dans la pénombre et indique le lieu venue de l'immobilité, le temps venu de l'immobilité. Elle est là, incongrue et obstinée, et je n'ai trouvé aucune bonne raison de ne pas appuyer mon dos contre son obstination à la verticalité, lorsque le vertige fut trop tourbillonnant et que je sentais que la verticalité des lignes me devenait conflictuelle et troublante, il n'y en avait aucune, et la fraîcheur du marbre me gagna pendant que je la réchauffais de l'appui qu'elle me donnait.
Surface, entre elle, et moi, conjonction insignifiante et fragile, nous échangeons en secret nos tremblements immobiles.
L'∞, Épilogue, 2
Ruptures, brisures, elles allaient continuer. Évidemment elles allaient continuer. On ne pouvait pas croire que, sous l'effet pur du déferlement des mots, elles allaient se calmer. Ni s'apaiser. On ne pouvait pas s'y attendre, tout de même. Évidemment, rien ne pourrait nous garantir, jamais, que l'étouffement, de nouveau, ne se resserrerait pas.
Mais je me souviens si bien de la statue ainsi apparue, comme une pure présence, sur la plage horizontale (horizontale de la plage sur laquelle la verticale de la statue était si heurtée que je ne me souviens plus des vagues, ni de leur déferlement, la mémoire est labile, flux et reflux, parfois repart sur elle, et les images, les impressions, s'effacent sans qu'il soit possible de les retenir, je me souviens du bleu, oui, cela je m'en souviens, mais plus rien d'autre que ces deux lignes perpendiculaires, qui se croisaient), et on aurait dit que la statue, excédée, après des siècles passés dans le sable, étouffée, entourée de myriades et de théories de grains de sable (comme ils sont irritants, entre les doigts, au coin des yeux, sur les cuisses nues !), on dirait qu'elle s'est relevée, redressée, qu'elle a repris sa ligne, retrouvé sa ligne, retrouvé l'horizon.
Elle a dû faire effort, je ne pense pas que cela lui ait été facile, je ne pense pas que le sable, volontiers, l'ait laissée se redresser sans résistance aucune, sans opposer des forces physiques et muettes, certainement le sable crissant avait crissé, crissant s'était crispé sur elle, écoulé, avait repris, était revenu comme une vague, je ne peux qu'évoquer les écartements crissants, les roulements crissants, éboulements minuscules et immenses, tout à la fois, roulant sur ses épaules, le long de ses lignes, retenant sa nuque fine et droite, mais, néanmoins, arrachement, une deuxième fois, au néant contre lequel, tous, nous nous débattons, debout, face au vent.
Arrachement, à la matière, encore une fois, une première fois pour advenir, trouver sa forme, l'exprimer, entre les mains de lui, oublié, qui la sculpta seul et silencieux, et une autre fois, encore, à elle si fragile incombant, pour retrouver le vent, sur son visage. Elle seule, miraculeuse, face à la mer. Même si ses mains n'écartent pas ses cheveux de son visage, même si le vent ne rabat pas ses cheveux sur son visage. Qu'importe ?
Elle avait retrouvé la verticalité et le vent, le regard et l'horizon, elle se retrouvait elle-même, replongeait dans le jour, se relevait de l'attente et du silence.
Mais je me souviens si bien de la statue ainsi apparue, comme une pure présence, sur la plage horizontale (horizontale de la plage sur laquelle la verticale de la statue était si heurtée que je ne me souviens plus des vagues, ni de leur déferlement, la mémoire est labile, flux et reflux, parfois repart sur elle, et les images, les impressions, s'effacent sans qu'il soit possible de les retenir, je me souviens du bleu, oui, cela je m'en souviens, mais plus rien d'autre que ces deux lignes perpendiculaires, qui se croisaient), et on aurait dit que la statue, excédée, après des siècles passés dans le sable, étouffée, entourée de myriades et de théories de grains de sable (comme ils sont irritants, entre les doigts, au coin des yeux, sur les cuisses nues !), on dirait qu'elle s'est relevée, redressée, qu'elle a repris sa ligne, retrouvé sa ligne, retrouvé l'horizon.
Elle a dû faire effort, je ne pense pas que cela lui ait été facile, je ne pense pas que le sable, volontiers, l'ait laissée se redresser sans résistance aucune, sans opposer des forces physiques et muettes, certainement le sable crissant avait crissé, crissant s'était crispé sur elle, écoulé, avait repris, était revenu comme une vague, je ne peux qu'évoquer les écartements crissants, les roulements crissants, éboulements minuscules et immenses, tout à la fois, roulant sur ses épaules, le long de ses lignes, retenant sa nuque fine et droite, mais, néanmoins, arrachement, une deuxième fois, au néant contre lequel, tous, nous nous débattons, debout, face au vent.
Arrachement, à la matière, encore une fois, une première fois pour advenir, trouver sa forme, l'exprimer, entre les mains de lui, oublié, qui la sculpta seul et silencieux, et une autre fois, encore, à elle si fragile incombant, pour retrouver le vent, sur son visage. Elle seule, miraculeuse, face à la mer. Même si ses mains n'écartent pas ses cheveux de son visage, même si le vent ne rabat pas ses cheveux sur son visage. Qu'importe ?
Elle avait retrouvé la verticalité et le vent, le regard et l'horizon, elle se retrouvait elle-même, replongeait dans le jour, se relevait de l'attente et du silence.
lundi 16 mai 2011
L'∞, Épilogue, 1
Ainsi le texte était-il, achevé et inachevé, aussi achevé qu'inachevé, fragile et résistant, mais je n'avais que lui, achevé et inachevé, l'un et l'autre, et l'un, tout autant que l'autre, jamais le déséquilibre, dans un sens ou dans l'autre, ne se marquait, rien ne semblait se matérialiser, l'horizon reculait au fur et à mesure que j'avançais, ligne fuyante qui incitait mes pas, qui invitait mes pas, mais qui jamais ne se laisserait approcher.
Les possibles se déployant au-delà de l'horizon, il est vrai, n'avaient pas été atteints. Pas tout à fait. Les possibles déploiements au-delà de l'horizon restaient, ainsi, intacts de tout regard, intouchés, silencieux, et parfois, en y pensant, je sentais en eux une certain hostilité à ce que nous les parcourions. Comme un repli dessiné nettement en eux, sur lequel ils se refermaient : ils ne se laisseraient pas atteindre. Sans doute se voulaient-ils ainsi, éternels et silencieux, éternellement silencieux à nos consciences, silencieusement éternels et hostiles à nos passages. Que nos traces éphémères ne les atteignent pas semblait la moindre des choses. À mes yeux, du moins, cela ne pouvait pas faire de doute. Toute chose en ce monde était douteuse, mise à part cette unique certitude (en forme de refus) : nos traces éphémères d'êtres éphémères et incertains ne se peuvent laisser que sur les sols tendres, et désolés de notre passage maladroit, tandis que l'océan et le ciel, d'un même élan, nous effacent à peine les avons-nous atteints (en sorte qu'il nous devient certain que nous ne les rejoindrons jamais tout à fait).
De sorte que l'∞ continuait de se déployer, intouché, devant nous, intact, et pourtant parcouru, parcouru et pourtant intact. Et que dans ce mouvement, la vie redevenait possible, les possibles redevenaient vivants, étrangement palpitants sous nos doigts de statues et sous nos baisers férocement froids et raides.
J'avais senti, autrefois, le froid désespoir descendre dans mes membres, et je comprenais la métamorphose lente en statue de pierre que Méduse imposa parfois à ceux qui eurent la folie de prétendre soutenir son regard, je ne la comprenais pas, non, cela n'a aucun sens, c'était bien plus terrifiant encore, je la sentais en effet, descendre dans mes membres, le long de ma nuque qu'elle enserrait de ses doigts froids et roides, et je sentis en retour, alors, cela ne faisait plus aucun doute, que le processus inverse, métamorphose, appel, la vie en moi, appel de la vie, métamorphose aussi surprenante, aussi incohérente et brutale, et qui me devint plus fascinante encore, était possible aussi, tout autant était possible, appartenait aux possibles en direction desquels il suffisait de tendre.
La statue de cette femme (était-ce une déesse ?, je n'en sais rien, l'anecdotique ne m'est rien) apparut sur une plage, des siècles plus tard, sortie de l'eau et des sables, et des flots et des vagues, intacte et droite, érigée sur la plage trop fragile pour elle, soudain triomphante et couverte de traces de sel.
Les possibles se déployant au-delà de l'horizon, il est vrai, n'avaient pas été atteints. Pas tout à fait. Les possibles déploiements au-delà de l'horizon restaient, ainsi, intacts de tout regard, intouchés, silencieux, et parfois, en y pensant, je sentais en eux une certain hostilité à ce que nous les parcourions. Comme un repli dessiné nettement en eux, sur lequel ils se refermaient : ils ne se laisseraient pas atteindre. Sans doute se voulaient-ils ainsi, éternels et silencieux, éternellement silencieux à nos consciences, silencieusement éternels et hostiles à nos passages. Que nos traces éphémères ne les atteignent pas semblait la moindre des choses. À mes yeux, du moins, cela ne pouvait pas faire de doute. Toute chose en ce monde était douteuse, mise à part cette unique certitude (en forme de refus) : nos traces éphémères d'êtres éphémères et incertains ne se peuvent laisser que sur les sols tendres, et désolés de notre passage maladroit, tandis que l'océan et le ciel, d'un même élan, nous effacent à peine les avons-nous atteints (en sorte qu'il nous devient certain que nous ne les rejoindrons jamais tout à fait).
De sorte que l'∞ continuait de se déployer, intouché, devant nous, intact, et pourtant parcouru, parcouru et pourtant intact. Et que dans ce mouvement, la vie redevenait possible, les possibles redevenaient vivants, étrangement palpitants sous nos doigts de statues et sous nos baisers férocement froids et raides.
J'avais senti, autrefois, le froid désespoir descendre dans mes membres, et je comprenais la métamorphose lente en statue de pierre que Méduse imposa parfois à ceux qui eurent la folie de prétendre soutenir son regard, je ne la comprenais pas, non, cela n'a aucun sens, c'était bien plus terrifiant encore, je la sentais en effet, descendre dans mes membres, le long de ma nuque qu'elle enserrait de ses doigts froids et roides, et je sentis en retour, alors, cela ne faisait plus aucun doute, que le processus inverse, métamorphose, appel, la vie en moi, appel de la vie, métamorphose aussi surprenante, aussi incohérente et brutale, et qui me devint plus fascinante encore, était possible aussi, tout autant était possible, appartenait aux possibles en direction desquels il suffisait de tendre.
La statue de cette femme (était-ce une déesse ?, je n'en sais rien, l'anecdotique ne m'est rien) apparut sur une plage, des siècles plus tard, sortie de l'eau et des sables, et des flots et des vagues, intacte et droite, érigée sur la plage trop fragile pour elle, soudain triomphante et couverte de traces de sel.
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