Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

lundi 15 mars 2010

Carnet Tokyoïte, liasse 17 (pluie)



Il me semblait que l'avenue s'éloignait de tout centre ville possible. Un long trait droit, de part et d'autre bordé de béton gris, de verre fumé, trop large pour que je m'y sente bien ; elle remontait en direction de l'autoroute (je croisais d'ailleurs en marchant contre le vent des navettes arrivant tout droit de l'aéroport, pleines de touristes hébétés). On m'avait donné un plan, presque entièrement dans une langue inconnue, dont je tentais de reconnaître les signes élégants, complexes, muets. Le monde résistait à la superposition. Il y avait déjà vingt bonnes minutes que je marchais, sous la pluie, j'avais oublié, perdue dans le flot des impressions inconnues, le décompte des rues, exclusivement celles sur la gauche, qui seul aurait permis de me situer sur le papier d'abord, dans le monde ensuite.

Gonflé d'humidité, d'air marin, il se froissait, se gondolait, et devenait bien peu présentable, à supposer que j'aie croisé âme qui vive, disposée à me remettre dans le droit chemin. Les immeubles immenses se succédaient, une enseigne que je devinais, entreprise automobile, assurance, une autre qui me demeurait indéchiffrable — et personne à qui poser une question.

Parfois, on passait devant une minuscule et précieuse maison, au toit vernissé. Elle retenait autour d'elle un halo de verdure.

Et puis les immeubles de nouveau se dressaient de plus belle, façades fermées, opaques dans un monde indéchiffrable. Le plan, gorgé d'eau, se déchirait peu à peu dans ma main. J'aurais pu rebrousser chemin, revenir sur mes pas, retrouver l'hôtel, repartir. Tout se serait défait, aurait pratiqué une entrée en déliquescence. Ce ne fut peut-être que le hasard … sur la gauche, apparut soudain la porte symbolique. Son bois grenat tranchait. Un escalier montait à flanc de colline, dans un monde autre où le temps immémorial reprenait son cours. Les graviers gris ne portaient nulle trace de pas. À chaque nœud, chaque rameau d'un arbre nu, un message fidèle en papier presque transparent bougeait à peine dans le vent. Un énorme grelot pendait devant la porte, retenu par une corde épaisse, au nœud savant. À l'intérieur, on devinait des objets d'un rituel majestueux et obscur — je n'en sus pas plus. Tout cela resta nimbé de silence et de bruine, bien que cela m'évoquât d'autres images qui me reviennent au moment où j'écris ces lignes. Une statue rongée par le temps gardait l'entrée. Peut-être un oiseau fit-il entendre quelques notes, au loin.

Je sus seulement que j'aurais pu rester là, sans bouger. Très longtemps.

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