Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

samedi 27 mars 2010

Carnet Tokyoïte, liasse 17 (solitude)



Alors même que je n'étais encore jamais venue, et que sans doute je ne reviendrai pas (mais cela paraît moins certain, tant notre connaissance de l'avenir achoppe sur toute singularité et laisse ouverts de larges interstices par lesquels s'engouffrera autre chose), je sus sans hésiter, avec une certitude nette, que c'était là le point auquel il me fallait parvenir, dans une rue dont un instant auparavant j'avais du mal encore à retenir le nom, et dont je distinguais approximativement, à l'intérieur des syllabes, le propre et le commun du lieu, confondant l'un et l'autre, et qu'on désignerait, pour plus de facilité, comme ma destination.

Sous une pluie battante, les voitures m'empêchèrent quelques minutes de traverser la large avenue ; j'évitais seulement de regarder, de côté, l'improbable Tour Eiffel colorée qui prétendait entrer dans mon champ de vision, et tentais de rejoindre la Tour d'un style très tardivement gothique… toute la divergence du monde ne m'atteignait pas. Je ne sais pas dire pourquoi, si ce n'est parce que, pour parvenir ici, il m'avait fallu traverser des aéroports en grève, et toutes les heures nocturnes de ce voyage dont la fin s'était annoncée par un lever de soleil sur des étendues désertiques et glacées.

Lorsque l'ascenseur s'ouvrit, au sixième étage de la tour, le couloir étroit qui se présentait à moi m'obligea à m'arrêter devant un bureau absolument anodin. Je ne sus pas empêcher l'étonnement de poindre quand, avec une certaine facilité, les deux étudiants trouvèrent sur la liste, mon nom, en toutes lettres, piochèrent un badge que j'aurais dû porter autour de mon cou (il n'aurait su en être question, il n'y a autour de mon cou qu'une chaîne en or fragile, ancienne, et intensément sentimentale), et me remirent des liasses de papiers que je retenais scrupuleusement. Ils avaient laissé échapper comme un geste très léger de stupeur à la découverte de la correspondance entre mon nom et ma personne, dont je ne peux toujours pas m'expliquer la teneur.

J'évitais toute hypothèse — de crainte d'y découvrir un abîme prêt à se dérober sous mes pas. La surface sociale des choses suffirait aisément pour quelques jours. Il est vrai que je me serais bien plutôt attendue à ce qu'ils ne me trouvent pas dans leur liste ; ils se seraient excusés, auraient bredouillé quelque explication incompréhensible, pendant que j'aurais pu fuir, redescendre par l'escalier, le plus vite possible, retraverser l'avenue, et prendre à l'aéroport le premier avion vers le couchant, trempée de cette pluie fine mais absolument sauve.

Il fallut toutefois avancer. La salle anonyme et impossible à localiser dans quelque pays que ce soit n'était pas même éclairée par la lumière du jour. Des néons l'inondaient de leur lumière crue. Je remarquais quelques visages que je sus identifier pour les avoir croisés dans des mondes virtuels, et allais me placer juste à côté de l'un d'entre eux.

Bientôt, je me lèverais, traverserais la salle et parlerais à mon tour. Je sus alors que j'étais arrivée à la pointe la plus extrême de la solitude.

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