jeudi 16 juin 2011
jeudi 2 juin 2011
Vases communicants de juin 2011 avec Louise Imagine

Voix…
Lointaines.
Réminiscences…
Se souvenir du pourquoi. Du comment. De l’importance des images, des odeurs, des sons. Du peu qu’il me reste, enfance absorbée par une mémoire défaillante. Chute. Traumatisme crânien. 3 jours de Black-out.
Plus rien.
Puis rassembler, recoller ce qui se laisse approcher.
Pas grand chose, certes.
Quelques instants. Intenses.
Toute une vie finalement.
Les volants rouges et vaporeux d’une robe d’été virevoltant au dessus de ma tête. De longues jambes gainées de talons hauts dansant juste au centre.
L’odeur de chlore de la piscine municipale. Les cris aigus des autres enfants. Ces mains brutales me bousculant et me poussant dans l’eau. Ma peur alors que je coule. Je ne sais pas nager.
Le grand bol rempli de cacao et lait en poudre que me tendait ma grand-mère. Les grains moelleux fondant sur ma langue, cuillère après cuillère. Prendre son temps.
Le crissement affolé des pattes d’une sauterelle contre la boite d’allumette dans laquelle je l’ai enfermée. Ma curiosité.
Les éclairs déchirant la voie lactée, une nuit d’automne. Moi, échappée à pas feutrés de ma chambre, restant assise sur la balançoire des heures durant pour ne rien rater.
Le parfum du lilas dans le jardin. Celui, plus profond, de la figue. Aller cueillir le fruit à même l’arbre. Sève blanche collant aux doigts. Recommencer.
Le chant des enfants s’élevant dans la salle polyvalente pour ce jour de fête. Ma terrible détresse de ne pas avoir osé les rejoindre dans le chœur. Corps de plomb. Impossible de bouger. Deux mois que je répétais.
Le doux ronronnement du chat, tout contre moi. La nacre lisse de ses moustaches. Mon souffle chaud creusant son pelage.
Le fumet envoûtant de la tourte sortant du four, dans la queue du magasin. Ma main, figée dans celle de ma mère, espérant qu’elle me laissera porter le panier.
Un souffle chaud contre mes joues, mèches de cheveux chatouillant mes tempes. Éblouissement. Éclats ocres et jaunes. Scintillement délicieux. Je plisse les yeux. C’est l’été. Surtout ne pas bouger.
Rassembler, recoller ce qui se laisse approcher.
Quelques instants, à peine.
Mais d’une belle intensité.
Son : Isabelle Pariente-Butterlin que vous pouvez entendre ici
Texte, photo : Louise Imagine
« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants
Vous pouvez retrouver ma participation sur le site de Louise Imagine...
N'hésitez pas à lire et relire les autres participations à ces vases communicants de juin 2011 :
Martine Sonnet et Urbain trop urbain
Anita Navarrete-Berbel et Brigitte Célérier
Céline Renoux et Christophe Sanchez
Franck Thomas et Guillaume Vissac
Cécile Portier et Pierre Ménard
Franck Queyraud et Loran Bart
Anne Savelli et François Bon
Carine Perals-Pujol et Joachim Séné
Maryse Hache et Laurence Skivée
Chez Jeanne et Xavier Fisselier
Le roi des éditeurs et Nicolas Ancion
Kouki Rossi et Jean Prod'hom
Michel Brosseau et Jacques Bon
Christine Jeanney et Christophe Grossi
Caroline Gérard et Juliette Mezenc
Ghislaine Balland et Dominique Hasselmann
Piero Cohen-Hadria et Conte de Suzanne
jeudi 26 mai 2011
I.2. )
).
Parenthèse. Point. C'est la séquence. La séquence de fin. Parenthèse point. Parenthèsepoint. On entend ça : parenthèsepoint. On l'entend dans sa tête. C'est fini. Les doigts, un instant, suspendent leur entremêlement sur le clavier. Cliquetis de parenthèsefin, puis plus rien, un instant. Plus rien.
Je ne sais pas ce qu'il y avait avant : nous ne sommes pas remontés dans la ligne. Il n'est pas nécessaire de (toujours) remonter plus avant. Nous n'avons pas réussi, nous ne sommes pas parvenus, nous ne parvenons pas, ça achoppe, ça grince, ça crisse. On fait comme on peut, on passe son temps à faire ce qu'on peut. Mais là, non, ça crisse, ça grince, ça achoppe, il doit y avoir quelque chose comme de la rouille, la rouille, qui gonfle les articulations, qui les fait gonfler, et puis la porte n'ouvre plus, il faut pousser fort, et puis même pousser, fort, coup d'épaule pour les hommes, de hanche pour les femmes, ça ne suffit plus. Alors on n'y peut rien. Même le grincement, on ne l'entend plus, on aimerait bien l'entendre, le grincement, à l'ouverture de la porte, mais voilà : même ça.
Alors parenthèsepoint.
Si on commence par le début, on n'en sortira pas. On va faire comme je sais faire. C'est moi qui fais alors on fait comme je sais : on poser la fin, on tend vers elle, c'est dans ce sens. Désigner le but : tendre vers lui. Désigner. Si l'échelle des êtres n'est pas binaire, s'il y a une infinité de possibles dans les degrés d'âme, entre l'inanimé et l'animé, on peut toujours rêver, c'est une hypothèse, on n'est pas obligé d'en être réduit au face à face le plus binaire avec le monde, alors il est possible que la corde tendue de violon tende de toute son âme à la note juste sous la caresse de l'archet. Du moins, on peut l'imaginer.
Pour le moment, nous n'en avons pas le temps. Ce n'est pas la question. Pas directement. Nous remonterons plus tard. Nous procèderons par remontée, tendue, dans le corps des phrases. Contre-courant est plus amusant. Contrer le courant. Contrer le vent. Ne pas suivre, remonter, ondoyer. Lutter. Le monde de face. Les phrases de face. Face à face. Corps à corps. Corps et âme. Contrer les phrases, éprouver leur résistance, cheminer à l'envers pour ne pas être enveloppé d'elles, pas trop douceureusement, du moins, leur musique étrange et sonnante, et résonnante, ne pas se laisser séduire par elles, leurs sonorités douces et trompeuses.
Alors voilà : parenthèsepoint.
Tintement, crissement, cliquetis. Et puis parenthèsepoint. Et on tombe. On tombe dans le silence.
mercredi 25 mai 2011
I.1. )
Si la parenthèse se referme, nous tombons de l'autre côté. Je ne sais pas ce qu'il y a de ce côté immense de ce minuscule symbole. L'une s'est ouverte, l'autre refermée. Elles tenaient entre elles ce qui devait l'être. Parenthèse ouverte, à quoi répond, pour finir, une parenthèse fermée.
Je ne sais pas pourquoi je commence par elle. Sinon qu'elle initie l'inconnu. Et après, je ne sais pas non plus. Je ne sais que des choses minuscules. Je ne peux pas tout dire.
Quelque chose se referme. Je ne sais pas ce qu'il y avait avant, je sais pas ce qu'il y a après, qui a déjà commencé au moment où ces lignes commencent à se tracer. Il ne paraît pas très stratégique d'anticiper. Peut-être, pour que la phrase soit correcte, pour qu'elle se comporte selon des lignes parfaites, pour que la formule soit exacte, et la plénitude atteinte au regard du sens, qu'on n'y perde rien, pas une miette de signification, pas d'émiettement, pas d'éparpillement, peut-être aurait-il fallu écrire, non pas
")"
pour commencer, c'est une erreur, mais bien plutôt
"…)"
Le texte commence par une fin. Qui est une erreur. Ce n'est pas grave, les abstractions sont délicieuses.
Reprenons :
…)
Quelque chose … se … termine, puis la parenthèsesereferme).
La parenthèse se referme. Si on regarde attentivement, on voit le tracé, l'élan, le processus. On voit la suite de points de suspension aussi longtemps qu'elle se sera prolongée, on peut l'imaginer immense, étendue, ou très brève, cela ne change pas grand-chose, pour le moment, à ce qui nous occupe, ici,
…)
Mais faut-il un point après la ) ? Quelque chose se referme, et puis. Point. Mais qu'y a-t-il ? Après ?
dimanche 22 mai 2011
L'∞, Épilogue, 10
Il faut se concentrer uniquement sur cela : {{un mouvement puis l'autre, un bras puis l'autre (puis respirer)}. Se reposer}}. Juste cette séquence. La répéter. Inlassablement. Autant de fois qu'il le faudra. Ce qui fait que, soudain, dans cette immensité ouverte, bords du monde tout proches, d'où on aurait pu tomber, l'espace soudain se replie, se referme, rétrécit et que, inlassablement, il n'est que cela, cette séquence infime de l'océan dans laquelle se déplie : {{un mouvement puis l'autre, un bras puis l'autre (puis respirer)}. Se reposer}}. C'est tout. Rien que cela. Tant que cela sera possible {{un mouvement puis l'autre, un bras puis l'autre (puis respirer)}. Se reposer}}, alors il sera possible de recommencer un déplacement horizontal, de ne pas seulement s'enfoncer verticalement dans les profondeurs de l'océan.
Inlassablement n'est pas le terme exact.
C'est seulement la tension de ma volonté, seulement elle, purement elle, qui me reconduira sur la côte {{un mouvement puis l'autre, un bras puis l'autre (puis respirer)}. Se reposer}}. Répéter cela. Sans cesse. Ne jamais cesser. Répéter cette séquence. Les mouvements du corps s'en suivront de la pure tension de la volonté. De lui-même, il aurait coulé à pic, il ne servait à rien, plus à rien, il a fallu tendre à l'extrême la volonté, la relier comme une corde à la terre, {{un mouvement puis l'autre, un bras puis l'autre (puis respirer)}. Se reposer}}, imposer cela au corps qui abandonnait et qui redevient utile.
Répéter la séquence. Se reposer. Tant que l'eau me porte, je ne risque rien. Il suffit de faire confiance à l'eau, me reposer sur elle, me reposer en elle, détendre mes muscles, éviter l'épuisement, {{un mouvement puis l'autre, un bras puis l'autre (puis respirer)}. Se reposer}}. Se reposer sur l'eau. Se confier à elle. Elle me porte. Tu vois bien ? Elle te porte.
L'∞, Épilogue, 9
Je ne peux plus rentrer. Je ne pourrai jamais rentrer.
Alors, j'ai commencé à couler, couler à pic, descendre, peu à peu, là où croisent les ombres, les masses opaques, les bruits sourds, là où se perd la lumière du soleil, là où les rayons du soleil se perdent, se noient, un peu encore, un peu plus bas, un peu plus loin dans les profondeurs, j'allais couler. Alors j'ai commencé à couler. Mes mouvements sont devenus désordonnés, j'ai bu une première gorgée d'eau salée, et froide, qui m'a fait tousser, mes mouvements alors sont devenus encore plus désordonnés, impossible de les coordonner, de les remettre, entre eux, en coïncidence, de les faire coïncider entre eux, pour retrouver une impulsion, c'était impossible. J'ai commencé à couler. Et je le savais.
Tu es en train de te noyer, regarde toi, tu es en train de te noyer.
La phrase avait raison, c'était évident, cela soudain me frappait, elle avait raison, je ne comprenais pas du tout comment elle le savait, comment elle arrivait là, dans ma conscience déjà imbibée d'eau et de sel, j'allais me noyer, ou plutôt, je me noyais, c'est exactement ça, je me noyais, je coulais, j'épuisais mes gestes, mes forces, à rien, pour rien, je coulais, à pic, je me noyais, je faisais exactement ce qu'il fallait faire pour se noyer, exactement ce qu'il ne fallait pas faire, gestes, désordre des gestes, inutiles, épuisants, je me noyais.
Regarde-toi. Calme-toi. Il y avait une solution, en l'espace de quelques secondes je le compris, regarde-toi, calme-toi, reprends, un geste, et puis allonge-toi, repose-toi, une respiration, les bras, une fois, deux fois, et puis repose-toi. Si tu te reposes, tu vas retrouver ton souffle. Si tu appelles à l'aide, tu le perds. Repose-toi. Nage. Les bras, une fois, deux fois, c'est tout, ça suffira. Les jambes suivent. Puis repose-toi. Comme ça, tu vas y arriver, les bras, une fois, deux fois, puis repose-toi. Tu avances, ça y est. Tu ne vas pas mourir, là, devant ta fille minuscule qui joue sur la plage et qui ne pourra pas supporter que tu ne reviennes pas. Avance. Un geste puis un autre. Puis repose-toi.
samedi 21 mai 2011
L'∞, Épilogue 8
Je nageais vers l'horizon, pensant à cela, seulement cela, un mouvement et puis un autre, respiration indexée exactement sur les mouvements des bras, une fois, deux fois, trois, quatre, respirer, recommencer, toujours, ce qui compte c'est le rythme, tenir les mouvements, visage dans l'eau, le sel brûle un peu les yeux, mais au fond de moi j'aime cette brûlure, une fois, deux fois, trois, quatre, respirer, le besoin de respirer qui ne quitte pas oblige les mouvements à être réguliers et tendus, décidément, j'ai souvent besoin de respirer, je ne vois pas comment, avec un tel besoin de respirer, je pourrais filer éternellement les immobilités bleues, mais ce soir, oui, c'est immobile, et l'horizon paraît presque à portée de moi, alors un mouvement et puis un autre, une fois, deux fois, trois, quatre, mon visage est dans l'eau, retrouver un peu d'air, la tête se tournant d'un côté, de l'autre, alternativement, tenir le rythme, tous les mouvements du corps se répondent les uns aux autres, et surtout, tenir le rythme de la respiration parfaitement indexée sur les mouvements du corps.
À un moment, je juge que je suis assez loin. Je les arrête. Le rythme se brise. Je me retourne pour regarder à quelle distance je suis obstinément parvenue de la côté, espérant ne voir plus que des silhouettes minuscules et colorées, presque rien, des épingles, espérant être soulevée mollement par les vagues presque imperceptible, ne faire que cela, quelques instants, retrouver un peu d'immobilité, entre le monde et l'horizon, je dois être à mi-chemin entre le monde et sa bordure verticale, sa bordure, vers quoi je tends, qui se perçoit seulement par le fin trait horizontal qu'elle trace à la limite de mon champ de vision. Je dois être à mi-chemin entre le monde et sa frontière, reposée par les vagues, bercée par elles, soulevée, puis reposée, un peu plus bas, parfois je vois la côté, ou l'horizon, parfois, je suis dans un désert liquide mêlant le bleu au vert et au gris.
Je ne sais pas pourquoi, à ce moment là, sans que j'y sois pour rien, sans que, en rien, je l'aie sollicitée, une phrase a traversé mon esprit, a choisi elle-même ses propres mots, son ordonnancement, son rythme propre, puis est venue, s'est fichée en moi, profondément, a transpercé mes peurs :de là où tu es, tu ne pourras jamais rentrer.
L'∞, Épilogue, 7
Pour cela, Ulysse ne pourrait m'être d'aucune aide.
Il fallait les prendre de front, revenir sur le lieu même de sa peur, seule, absolument seule, se laisser submerger par elle, ou surnager, remonter, on le saurait plus tard, on le saurait autrement, à un autre moment, il fallait remonter, revenir du fond de la conscience et des souvenirs, sentir que pour retrouver l'air frais aucune main ne me serait d'aucun secours, aucune main ne me serait jamais d'aucune aide, c'était plus simple, il suffisait de le savoir, couler à pic disparaître, remonter respirer, c'est un même mouvement, vectorialisation de soi, dans un sens ou dans l'autre, une direction ou l'autre, l'un ou l'autre, mais pas les deux, évidemment, assurément pas les deux.
Ce à quoi l'on se tient aisément, et qui enserre, dans le calcul propositionnel, p ou non p, l'un ou l'autre, mais pas les deux : le tiers est exclu.
Donc : oublier. Oublier cela, qui est impossible à oublier. Cela dont l'oubli ne se donnera pas. Contradiction dans les termes, à affronter, maintenant, sans plus attendre, sans plus reculer, plonger, dans la contradiction, dans la vague, la négation des possibles, la fin de tout. Donc le reprendre, le refaire, le rejouer, encore, sans peur, parce que cette fois, au bord de l'eau, il n'est plus possible de faire autrement. Vectorialisation de soi et de sa course propre. Je ne sais pas où Ulysse a disparu mais, sur le rivage, je ne le vois plus, il ne se distingue plus, dans la brume enveloppante, caressante, étouffante de ce mois d'août finissant qui a accumulé toute chaleur possible, va crever un peu plus tard en orage, mais pour l'instant, seulement, la brume de chaleur qui monte de la mer recouvre toute chose de ce monde.
À quoi, donc, on n'échappera plus.
vendredi 20 mai 2011
L'∞, Épilogue, 6
Plus tard, la pluie fine et tiède ne cessait plus, délavait les lignes, les contours, les couleurs, la pluie fine ne cessait plus. Et tout se fondait l'un dans l'autre, tout s'absorbait l'un dans l'autre, s'effaçait de soi-même, s'estompait sans bruit dans la dissolution du monde et le clapotement de l'eau. Estompe - en demi-teinte. Une aquarelle très mouillée, très défaite, sur laquelle la pluie termine les possibles, finit de les déliter, de les défaire.
Paysage gris et doux, grisé, estompé, ∞ment indistinct, le gris pâle du ciel se fond dans la mer devenue elle-même presque grise, se noie de brume, qui flotte au ras des vagues presque immobile, caresse le rivage, enveloppe la mer qui se fond dans le ciel devenu presque pâle, en retour, noyés l'un de l'autre, également, au point qu'ils ne se distinguent plus, se fondent, se confondent l'un et l'autre, le ciel gris et la mer grise et immobile, qu'aucun souffle de vent ne vient plus soulever, et derrière la brume épaisse et immobile, pourtant, la chaleur du soleil se sent, et continue de caresser la peau et de la distinguer du marbre froid et lisse de la statue.
Il suffit de s'éloigner de quelques pas, quelques pas suffisent, presque rien, pour que la ligne verticale et complexe de la statue féminine et charmante, et délicieuse, vraiment, ligne charmante, délicieuse, chantournée, ses bras féminins, élégants, une épaule nue, et arrondie, et ses courbes oh !, que tout cela disparaisse dans la brume. Se fonde, se noie, s'estompe, se défasse, se perde dans les lointains de ma conscience. Qu'elle se noie, qu'elle se fonde, je ne serai jamais comme elle, je ne suis pas elle, je ne serai jamais comme elle, "pathético-féminine" et je déteste, autant que Joyce, "les prunelles pathético-féminines" qui me servent de sourire, relèvent les coins de mes lèvres, pendant que je laisse Ulysse à sa fascination.
Le sel et l'eau, sur ma peau. L'eau, comme un bracelet, autour de mes chevilles. Pieds nus, là où les vagues se retournent quand il y en a, et soulèvent des myriades de coquilles brisées qu'aujourd'hui, insensiblement, elles déplacent à peine. L'eau, comme un bracelet froid. Métal liquide et frais. Qui remonte, le long de mes jambes, au fur et à mesure que je m'avance dans l'eau, ondulations minuscules de l'eau, un peu plus haut, un peu plus bas sur ma jambe, presque rien, les ondulations de l'eau, à peine, montent et descendent, j'avance, je m'avance, la mer m'absorbe, et j'ai l'impression, au fur et à mesure que je me fonds dans le paysage, que ma conscience, en retour devient de plus en plus aigüe.
jeudi 19 mai 2011
L'∞, Épilogue, 5
Quelle vague amie l'avait ainsi détachée, entraînée, emportée, déposée pour moi au creux des flots, comme le secret de mes larmes ?
Je commençais, appuyée contre elle, à sentir les traversées secrètes, la chute, la tempête, le naufrage, les effondrements, les éboulements, et puis le sable, ∞ment, le sable silencieux, et humide, ∞ment la couvrant la recouvrant l'enveloppant comme un manteau froid et humide. Les images commençant à remonter en moi, à apparaître, à se surimposer sur les flots même que je ne regardais plus, presque plus, tant elle faisait remonter à la surface de ma conscience, des strates de possibles, les unes sur les autres, les unes par dessus les autres, strates parallèles de ma conscience, dans lesquelles je m'enfonçais de plus en plus, inversement, au fur et à mesure qu'elles remontaient, et qui, de plus en plus, m'engloutissaient.
Cela m'évita de la gifler. Au moins, je n'eus pas à le faire. J'envisageais, en effet très cinématographiquement, de me relever, puisque dans mes rêves mêmes je continuais de suivre le déroulement temporel, de me retourner, aussi verticale qu'elle l'était, aussi obstinée qu'elle, d'affronter son regard de pierre, et de lever la main aussi haut qu'il m'était possible, élan, prendre de l'élan, pour la gifler d'être ainsi sortie de sa nuit marine. Mais la séquence fut brisée, enchaînement brisé, arrêté, ma main suspendue devant l'absence de tête, Ulysse n'effaçant pas ses larmes, et moi, ne pouvant pas la gifler, sidérée et muette.
Je continuai à regarder la mer, cela pouvait être ∞, cela pouvait me conjoindre dans l'∞, je pouvais continuer à regarder la mer, adossée à elle, immobile, indifférente. Seulement, la colère colorait mes joues.
mercredi 18 mai 2011
L'∞, Épilogue, 4
Tout en elle m'était étranger, et son indifférence même m'était indifférente, je choisis résolument de la traiter comme le morceau inerte de matière qu'elle était aussi, après tout, en dépit de la légèreté de son drapé de pierre, en dépit des regards d'Ulysse sur elle, au point que je lui tournais volontairement le dos, pour regarder la mer, m'adossant à elle, immobile et impassible, pendant qu'Ulysse la regardait.
Ses regards, cette fois, pour la première fois, me traversaient. Ulysse la regardait, je regardais la mer, les regards rebondissaient sur moi, sur le creux palpitant de mon cou, sur les mèches de mes cheveux que le vent emmêlait, je m'opposais à eux, regards d'Ulysse attirés par elle, impassible et muette, mais dont je sentais la fierté lisse de ces regards posés sur elle depuis si longtemps ignorée, qui mettaient un terme net et clair à sa solitude et qui sur elles, se faisaient caressants, je me repliais dans un refus silencieux et obstiné de glisser un peu de côté, je refusais résolument de remarquer que, sans doute, je lui cachais un détail qui l'aurait éclairé, un repli de son drapé, une attache un peu effacée. Il voulait la reconnaître, et je n'avais pas envie qu'il la connaisse. Moi aussi, je pouvais être silencieuse et obstinée.
Plus je m'obstinais dans l'immobilité, plus je sentais, contre son marbre lisse, le grain de ma peau, et la palpitation de la vie en moi.
mardi 17 mai 2011
L'∞, Épilogue 3
Se rendre à l'évidence de son néant. Quelque chose comme cela.
Ce doit être bien plutôt le genre de souvenir qui remonte, inconsidérément, dans les moments où ils sont le moins attendus ; ils ont la force, incongrue et troublante, de remonter à la surface de la conscience et de se déposer, en larmes dans les regards, en sourire sur les lèvres, à la commissure des lèvres, qui imperceptiblement remontera. Et puis il y en a d'autres qui les effacent. Un pas et puis un autre, une vague et puis une autre, après tout, ces pas sont peut-être une danse dont Ulysse et moi seule nous souvenons, un pas après un autre, une vague après une autre, déferlement, un pas et puis un autre, un souvenir joue un autre air, remonte à la conscience, d'autres courants plus transparents le traversent, une vague et puis une autre, mais l'eau de la conscience, soudain, est devenue plus transparente, et à cela nulle force ne peut s'opposer.
Se rendre à l'évidence de son néant peut aussi tarir les larmes.
Un pas et puis un autre, une vague et puis une autre, et dans le crépuscule, la statue redressée sur l'horizon du rivage plonge avec nous dans la pénombre et indique le lieu venue de l'immobilité, le temps venu de l'immobilité. Elle est là, incongrue et obstinée, et je n'ai trouvé aucune bonne raison de ne pas appuyer mon dos contre son obstination à la verticalité, lorsque le vertige fut trop tourbillonnant et que je sentais que la verticalité des lignes me devenait conflictuelle et troublante, il n'y en avait aucune, et la fraîcheur du marbre me gagna pendant que je la réchauffais de l'appui qu'elle me donnait.
Surface, entre elle, et moi, conjonction insignifiante et fragile, nous échangeons en secret nos tremblements immobiles.
L'∞, Épilogue, 2
Mais je me souviens si bien de la statue ainsi apparue, comme une pure présence, sur la plage horizontale (horizontale de la plage sur laquelle la verticale de la statue était si heurtée que je ne me souviens plus des vagues, ni de leur déferlement, la mémoire est labile, flux et reflux, parfois repart sur elle, et les images, les impressions, s'effacent sans qu'il soit possible de les retenir, je me souviens du bleu, oui, cela je m'en souviens, mais plus rien d'autre que ces deux lignes perpendiculaires, qui se croisaient), et on aurait dit que la statue, excédée, après des siècles passés dans le sable, étouffée, entourée de myriades et de théories de grains de sable (comme ils sont irritants, entre les doigts, au coin des yeux, sur les cuisses nues !), on dirait qu'elle s'est relevée, redressée, qu'elle a repris sa ligne, retrouvé sa ligne, retrouvé l'horizon.
Elle a dû faire effort, je ne pense pas que cela lui ait été facile, je ne pense pas que le sable, volontiers, l'ait laissée se redresser sans résistance aucune, sans opposer des forces physiques et muettes, certainement le sable crissant avait crissé, crissant s'était crispé sur elle, écoulé, avait repris, était revenu comme une vague, je ne peux qu'évoquer les écartements crissants, les roulements crissants, éboulements minuscules et immenses, tout à la fois, roulant sur ses épaules, le long de ses lignes, retenant sa nuque fine et droite, mais, néanmoins, arrachement, une deuxième fois, au néant contre lequel, tous, nous nous débattons, debout, face au vent.
Arrachement, à la matière, encore une fois, une première fois pour advenir, trouver sa forme, l'exprimer, entre les mains de lui, oublié, qui la sculpta seul et silencieux, et une autre fois, encore, à elle si fragile incombant, pour retrouver le vent, sur son visage. Elle seule, miraculeuse, face à la mer. Même si ses mains n'écartent pas ses cheveux de son visage, même si le vent ne rabat pas ses cheveux sur son visage. Qu'importe ?
Elle avait retrouvé la verticalité et le vent, le regard et l'horizon, elle se retrouvait elle-même, replongeait dans le jour, se relevait de l'attente et du silence.
lundi 16 mai 2011
L'∞, Épilogue, 1
Les possibles se déployant au-delà de l'horizon, il est vrai, n'avaient pas été atteints. Pas tout à fait. Les possibles déploiements au-delà de l'horizon restaient, ainsi, intacts de tout regard, intouchés, silencieux, et parfois, en y pensant, je sentais en eux une certain hostilité à ce que nous les parcourions. Comme un repli dessiné nettement en eux, sur lequel ils se refermaient : ils ne se laisseraient pas atteindre. Sans doute se voulaient-ils ainsi, éternels et silencieux, éternellement silencieux à nos consciences, silencieusement éternels et hostiles à nos passages. Que nos traces éphémères ne les atteignent pas semblait la moindre des choses. À mes yeux, du moins, cela ne pouvait pas faire de doute. Toute chose en ce monde était douteuse, mise à part cette unique certitude (en forme de refus) : nos traces éphémères d'êtres éphémères et incertains ne se peuvent laisser que sur les sols tendres, et désolés de notre passage maladroit, tandis que l'océan et le ciel, d'un même élan, nous effacent à peine les avons-nous atteints (en sorte qu'il nous devient certain que nous ne les rejoindrons jamais tout à fait).
De sorte que l'∞ continuait de se déployer, intouché, devant nous, intact, et pourtant parcouru, parcouru et pourtant intact. Et que dans ce mouvement, la vie redevenait possible, les possibles redevenaient vivants, étrangement palpitants sous nos doigts de statues et sous nos baisers férocement froids et raides.
J'avais senti, autrefois, le froid désespoir descendre dans mes membres, et je comprenais la métamorphose lente en statue de pierre que Méduse imposa parfois à ceux qui eurent la folie de prétendre soutenir son regard, je ne la comprenais pas, non, cela n'a aucun sens, c'était bien plus terrifiant encore, je la sentais en effet, descendre dans mes membres, le long de ma nuque qu'elle enserrait de ses doigts froids et roides, et je sentis en retour, alors, cela ne faisait plus aucun doute, que le processus inverse, métamorphose, appel, la vie en moi, appel de la vie, métamorphose aussi surprenante, aussi incohérente et brutale, et qui me devint plus fascinante encore, était possible aussi, tout autant était possible, appartenait aux possibles en direction desquels il suffisait de tendre.
La statue de cette femme (était-ce une déesse ?, je n'en sais rien, l'anecdotique ne m'est rien) apparut sur une plage, des siècles plus tard, sortie de l'eau et des sables, et des flots et des vagues, intacte et droite, érigée sur la plage trop fragile pour elle, soudain triomphante et couverte de traces de sel.
jeudi 12 mai 2011
L'∞, 148
— Regarde où tu mets les pieds ! Fais attention !
— Je me trompe alors ? Qu'est-ce qu'il y a ? Je me trompe, c'est ça ? Je n'arriverai nulle part, jamais, nulle part je ne poserai ma fatigue ni le reste, et toi tu le sais, tu ne le dis pas mais tu le sais, tu as eu en partage toute la connaissance infuse de ce dédale qu'est le monde, de ses méandres, des impasses dans lesquelles je me suis engagée, et moi j'hésite, je me trompe, je vais à contre-temps, à contre-courant, tu le sais, n'est-ce pas ?, je me trompe ou tu le sais ? Tu as …
— Complètement …
— …
— Regarde où tu mets les pieds ! Tes pieds sur le sol ! Mais regarde : impressions de toi dans sol, traces de toi dans le sol qui ne te résiste pas, qui te porte, regarde à tes pieds, impressions de toi, les impressions que tu laisses, traces, que ton corps droit sur le sol mouillé marque, et laisse inscrites, là où sa vie a battu dans ses veines, les traces de ton passage, les marques de ton pas, les traces de toi, tu comprends ? Tu existes !
— Je ne sais pas, je ne sais pas du tout, parfois je ne suis même pas sûre d'exister, je me sens presque rien, un souffle, je sens que je vais passer, trébucher, que je ne suis presque rien, tu vois, j'ai presque le vertige, seulement le vertige, je me sens n'être presque rien, n'être rien, m'effacer …
— Arrête !!
— …
— Arrête. Viens. Marche. Un pas puis l'autre. Ne dis rien. Ne dis rien, avance. Cela seulement, rien d'autre. Un pas puis l'autre. La trace de tes pas sur le sol est une preuve. Une preuve de toi. La même que celle que les médecins autrefois, cherchaient de la vie d'un homme, dans la buée que son souffle dépose sur la surface lisse, froide, indifférente d'un miroir. Viens, suis-moi, laisse ton sillage, dépose-le, viens, un pas puis l'autre, suis-moi. Avance.
— Oui.
— Oui, simplement oui, la dynamique, le passage, c'est éphémère, mais ça fonctionne, j'en suis sûr, simplement oui, on ne peut pas faire autrement, il n'y a pas d'autre solution, un pas puis l'autre, comme ça c'est possible, comme ça tout ce qui est impossible devient possible si on avance d'un pas puis l'autre, c'est ainsi que je suis rentré à Ithaque, une vague puis l'autre, rien que cela, l'obstination d'une vague puis de l'autre, et surtout rien d'autre, ne dis rien, tu vas tout compliquer.
L'∞, 147
— Ne restons pas là.
— Regarde : même les vagues se brisent.
— N'en déduis rien. On ne peut rien en conclure.
— Même si, moi aussi, je suis composée d'eau ? Composée aquatique, essentiellement aquatique et marin, les larmes que le vent m'arrache sont aussi salées que l'eau de mer, c'est la seule raison pour laquelle je les laisse couler.
— Il n'y a pas d'oppositions, pas de contradictions, tout est fluide.
— Mais elles se brisent. Regarde-les, elles se brisent, elles viennent de plus loin que l'horizon, je ne supporte pas qu'elles se brisent, j'aime qu'elles se retournent et repartent là d'où elles viennent.
— Annulation du mouvement, rien de plus . Avance. N'y reviens pas. Les vagues se brisent mais elles recommencent.
— Mais on ne peut rien déduire de rien, regarde, le monde est un mystère étalé devant nous, nous n'en saisissons rien, c'est ridicule, c'est complètement absurde, tu ne trouves pas ? Je ne comprends pas, absolument pas, ce que nous y faisons, et cela finit par me mettre en colère.
— Avance, ne fais que cela, rien que cela, avance. Les choses sont fluides et se font d'elles-mêmes. Arrête de tempêter.
— Il y a, sais-tu ?, un phénomène étrange qu'en philosophie, on appelle révision des croyances. Une nouvelle donnée t'oblige à réviser, un beau matin, tout l'ensemble de croyances dont tu pensais fermement disposer. Et alors, comme un chateau de cartes, tes croyances se redistribuent, elles commencent par donner, s'effondrer, effritement, quelque chose comme un chateau de sable quand la marée monte et qu'une vague, une première vague, le rend soudain profondément fragile, nouvelle donne, des croyances, des certitudes, des pensées assurées et confiantes dans leurs propres forces, il faut tout redistribuer, parfois c'est très difficile d'admettre à quel point tout est fragile comme un chateau de sable.
— Je préfère l'ajustement.
Ajustement. Des pas au chemin. Des gestes au monde. Des regards à ce qui s'offre. Ajustement. Essayons.
mercredi 11 mai 2011
L'∞, 146
Éclats du monde, béance : ils entrent dans la conscience fragmentaire que nous avons de nous-mêmes, qui s'était perdue quelque part, au loin, dans un dédale de pensées purement esquissées, et la ramènent subrepticement des profondeurs oniriques qu'elle traversait, en la concentrant sur l'attente du réel, à quoi le bruit de l'eau changeante et immuable, revenue des lointains, participe, à quoi participe les frôlements des oiseaux sous le toit, délaissant les tuiles anciennes et protectrices, et annonçant un autre jour, dans lequel déjà s'ébauchent au loin les premiers passages des premiers passants dans les rues, tout autour.
Esquisse de la conscience de soi, éclatée en images.
Elles résistent au passage du monde. Amours enfuies qui reviennent la nuit parler d'un bonheur échoué, froissé, chiffonné, vers lequel nos mains se seraient tendues (si elles avaient pu), silhouettes effacées de la lumière aveuglante de nos journées que nos mémoires tentent de retenir et d'invoquer, et pire encore, parfois, dans leur folie, de matérialiser dans le monde cru des jours exacts qui leur est tout aussi hostile qu'à nous. Pourquoi ne les laissons-nous pas en paix ?
Éclats du monde qui tente, factuellement, pas à pas, de nous reconduire à lui, à travers ses courants, et ses souffles, et ses respirations, ses forces immenses, ses possibles, tout ce qu'il ouvre et déplace, et de quoi la lumière, par vagues successives, est un dispositif des plus sûrs et des plus efficaces.
— Laisse-le faire.
— Je ne résiste pas.
— Comment le pourrais-tu ?
— Je ne peux pas, c'est impossible.
— Comment le pourrais-tu ? On ne résiste pas.
— Mais où ce jour de plus nous conduira ?
— Où nos pas nous porteront … comment le savoir ?
mardi 10 mai 2011
L'∞, 145
Fission, fragmentation, contre quoi, sans cesse, nous luttons. Ressac. Ce contre quoi nous luttons prend un nouvel élan et nous revient alors, sans relâche, augmenté à n'en pas douter, de nos forces propres, que nous usons inutilement à lutter contre ce que nous sommes, fissures, fragments que nous tentons de ramener, de ramasser et de remettre dans l'ordre d'une conscience qui se délite, se démantèle.
— Donne-le moi.
— Tiens.
Il me suffit bien de n'être rien qu'un fragment de ce que je suis, rien de plus qu'un fragment de ce que je suis. Je tourne ce mot dans ma conscience, comme le verre poli par la mer qu'Ulysse a ramassé dans le sable humide et m'a tendu, et entre mes doigts, tout comme je l'ai tourné et retourné pendant qu'il s'en détachait quelques grains de sable mêlés de micas fascinants, ce fragment de matière éreinté tournait comme ce mot continue de tourner dans ma conscience, s'enfonce dans les profondeurs des phrases tacites et silencieuses qui ne cessent de me hanter, que je tente de lui dire, à lui, Ulysse, tant elles sont, dans ma conscience, devenues obsédantes, et peu à peu tout en disparaissant, ce mot, ce seul mot, fragment, se mêle à la conscience que je conserve de moi, bien plus qu'il ne disparaît en elle, solution, dissolution, confusément, et selon la loi du mélange total que les Anciens maîtrisaient si bien, par laquelle ils alcoolisaient, d'une goutte de vin sombre, l'océan tout entier, il fait voler ma conscience en autant d'éclats désordonnés d'une mosaïque décomposé.
Il me suffit bien d'être un fragment de ce que je suis.
L'∞, 144
— Mon bateau aussi a volé en éclats.
— Il s'est échappé de tes mains, s'est brisé sur les rochers ?
— En quelque sorte.
Nous nous échinons à l'unité ; unité de soi, unité de la vie, tension extrême, épuisante, recherche de l'unité des représentations, nous tentons de tenir tous les brins d'une corde usée entre nos mains crispées, mais le chanvre se défait, les fibres torses refusent la tension extrême qui leur fut imposée, lentement se tournent, se retournent, les brins, un à un, se délitent, et nous tentons, de plus en plus désespérément, de les retenir.
Alors qu'il vaudrait mieux s'abandonner. Relâcher l'emprise. La tension n'est bonne que pour les cordes de violon, qui claquent parfois au creux d'une mélodie, pour les cordes de chanvre, que le sel ronge, attaque, sur lesquelles il impose sa morsure, et la solution que nous cherchons sans méthode dans le dédale où nous sommes rejetés, assurément, n'est pas de cet ordre, ne peut pas être de cet ordre.
Accompagner le mouvement, se fondre dans le mouvement, se couler dans les modifications du monde, comprendre les dynamiques intimes, comprendre pour accomplir, les modifications, les métamorphoses, les transformations les plus intimes. Fascination des vagues et des courants, dont on comprend soudain l'origine la plus opaque et la plus sourde. Regard plongé au loin, dans les mouvements profonds de la mer, fascination, loin de toute pensée du fragmentaire, loin du désordre de nos consciences irréconciliées.
— Moi aussi je vole en éclats.
— Nous ne serons jamais que des fragments de nous-mêmes.
— Est-ce grave ?
— Parfois, ils brillent au soleil.
Ulysse se contenta de hausser les épaules imperceptiblement.
lundi 9 mai 2011
L'∞, 143
— Tu savais bien que ce serait difficile, non ?
— Oui.
Mais qu'est-ce que ça change ? Engrenage, on est tous pris au piège, nous voilà bien, on est pris au piège, faits comme des rats, la mer avance, se retire, le silence tombe, remonte des profondeurs, se déploie sur le monde comme une nappe de brouillard, soudain vole en éclats dans des confessions, discussions, professions, profanations, incantations, périodes, développements, exordes, épilogues, dont d'ailleurs on se serait bien passé, assurément, on s'en passerait bien, de tout ce désordre, et de tout ce fatras, de ce vacarme, de ces entrelacs tentaculaires, Ulysse n'y retrouve plus ses compagnons, n'y entend plus les sirènes, et voilà pourquoi, dans ce monde, nous cheminons de concert, lui et moi.
— Comment tu te retrouves ici ?
— Je vais mon chemin, voilà tout.
— Mais tu connais ? Tu es déjà passé ?
— Comment le savoir ? Tu crois que j'en ai la moindre idée ?
Alors, je commence à comprendre. On ne sait rien, en fait. Personne ne sait rien. On va à l'aveuglette. C'est à l'aveuglette qu'on traverse ce monde. Enfin, un monde, un fatras, un amoncèlement, n'importe quoi, les heures passent, les jours passent, les lieux se traversent, les silhouettes se dessinent, une femme et son enfant qui hurle,on ne sait pourquoi, un homme portant des planches immenses sur son épaule, un couple immémorial, il lui caresse la joue, elle est si frêle, on dirait qu'elle va tomber, silhouettes, rien que cela, des silhouettes dans ce fatras, dans ce désordre en ombres chinoises sur le crépuscule …
— Tu veux dire que je dois me résoudre à n'être que l'une d'elles ?
— Quelque chose comme ça, oui.
— Et toi ? Tu es l'une d'elles ? Rien que l'une d'elles ? Pas plus que cela ?
— Je refuse de me poser la question.
Alors ce sont les questions qui nous obsèdent ? Il suffirait de ne pas les poser.
— On tourne en rond, Ulysse, tu ne crois pas ?
— Je ne crois pas, non.
Parce qu'on se dépouille de ce qui ne sert à rien ? Je veux bien essayer. Me polir comme un coquillage nacré, m'user comme un grain de sable, tenter de disparaître, pour accéder au noyau dur de mon existence, dessiner ses fibres les plus essentielles, voir ce qu'il en reste quand il n'en reste presque plus rien, je veux bien, même, passer cette vague, encore une autre, ne plus combattre, ne pas combattre, comprendre le sens des courants et des vagues, je veux bien essayer, mais je ne pourrai pas céder sur tout.
Je ne parviendrai pas à l'indifférence, je me connais, je ne pourrai pas.