Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

vendredi 16 juillet 2010

Cahiers d'un autre été, VIII (coïncidence)

Il sortait de l'eau. Il suffit que la terre ferme pendant une heure à peine ait cessé d'être son élément, pour lui faire oublier les règles de la pesanteur. Je le regardais sortir des vagues et au moment où il se crut revenu sur le sol ferme, il relâcha un peu trop vite son attention et trébucha sur la plus petite d'entre elles, elle le prit à la cheville et toute sa silhouette se projeta en avant, dans une ligne brisée qu'il rattrapa sèchement. Alors la marche apparut dans sa fragilité, dans ce déséquilibre constamment corrigé qu'elle se sait être, qu'elle retient et que nous tentons constamment d'oublier.

Il me fut impossible de ne pas penser alors aux grandes silhouettes fines et presque désincarnées de Giacometti, pas tout à fait désincarnées toutefois, ossatures élégantes et pressées dans la ligne du temps qui se tiennent droites dans le déséquilibre corrigé de leur pas sur l'espace étendu. Encore faut-il une condition très stricte, que le sol les tienne et accueille leurs pas, ce qui est un autre miracle sur lequel, inconscientes, elles se meuvent. Leur mouvement se trace comme une ligne incliné sur le monde sur lequel, néanmoins, pour le moment, elles ne s'écrasent pas.

Légèreté de la pesanteur. Pesanteur retombant sur le sol ; et la légèreté indéfiniment lui répond ; et l'une (la pesanteur ou la légèreté, comme on voudra, les commencements sont libres, c'est après que les choses se grippent, se fixent et que tout grince atrocement) reprend la main sur l'autre pour que l'autre (légèreté ou gravité), de nouveau lui réponde. Arrachement au monde pour mieux revenir à lui et ce retour en écho permettra de s'arracher à lui, fugacement, le temps seulement d'y revenir. La marche serait un arrachement continuel suivi d'un écrasement qui s'enchâsse heureusement dans un autre arrachement, nous n'y pouvons rien et l'alternance ne cesse pas.

Je revins à lui qui trébucha en sortant de l'eau. Il ne marqua rien qu'une légère accélération de son pas et traça ensuite une ligne droite vers un tas de tissu coloré posé sur le sol. Ligne droite de son regard et ses pas qui la suivent, de lui vers ce tas coloré, qu'il a identifié à coup sûr. Quand tout à coup, la silhouette se brise et se penche vers le sol.

Coïncidence. Sur la ligne de son déplacement, une bouteille de verre brisée. Son pied dans la conviction de la pesanteur et la confiance de l'écrasement retenu s'est posé exactement sur elle. La série causale de sa baignade et de la localisation de ses vêtements n'a rien à voir avec celle qui abandonna ce tesson circulaire sur la plage (oubli, fête, débauche de déboires et d'alcool, je n'en sais rien).

A présent, il presse son pied blessé dans la serviette roulée en boule. Elle rougit de son sang et portera la trace de son empreinte sanglante quand il repartira en vacillant.

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