Clara et Hannah ouvrent leur blog, au printemps 2011 : l'écureuil du net ! à lire absolument !!!!
Merci à François Bon, qui a accueilli sur Publie.net les Carnets Lointains, et le Manuel anti-onirique.

vendredi 1 avril 2011

L'∞, 89

— Et après ?
— A ce moment-là, juste derrière mon épaule gauche, il suffisait de tourner un peu la tête en arrière pour le voir, à l'extrême possible de mon champ de vision, un immeuble s'est effondré sur lui-même, par dessus mon épaule, exactement comme une femme s'évanouit. Ni plus ni moins. Calmement. Il a glissé le long d'une ligne verticale et il a disparu.
— Tu ne bougeais pas ?
— Non, toujours pas.

Encore moins, en fait. Je m'attendais à ce que les catastrophes continuent. Je ne voyais aucune raison pour qu'elles s'arrêtent. Je ne voyais aucune raison de bouger. Le monde s'écroulait. Je ne bougeais donc pas. Pas du tout, ça me paraissait normal de ne pas bouger quand tout s'écroule : que faire d'autre ? Je n'entrevoyais aucune autre stratégie dans le champ de mes possibles. Alors quelqu'un qui était passé devant moi en courant, s'est retourné, m'a crié quelque chose, de descendre de là, je crois, et comme j'ai fait non de la tête, il est remonté, m'a attrapée par la main et m'a fait descendre de cet escalier en répétant en boucle qu'il ne fallait pas rester là, "il ne faut pas rester là… c'est une vibration qui casse… il ne faut pas rester là … "

Et quand nous sommes arrivés en bas, je ne savais pas plus où aller, et j'aurais voulu simplement savoir ce qu'est une vibration qui casse. J'ai propose mon aide pour dégager les gravats, les gens enlevaient les morceaux de l'immeuble, je savais que, au moment où j'étais passée devant, à l'aller, il y avait un groupe autour d'une vieille femme qui parlait fort et gesticulait, on n'entendait plus rien, mais ils ont refusé, et m'ont dit de partir, et j'ai compris le mot "étrangère". Comme je ne savais pas quoi faire, j'ai continué à marcher, une fois que ce mouvement en moi avait recommencé, j'ai repris ma route, il l'avait relancé, mais partout il y avait la répétition de cette scène, il manquait des morceaux d'immeubles, des balcons étaient tombés dans les rues, sur les voitures garées, il y avait de la poussière partout, le vent soulevait des particules de poussière, et il n'y avait plus rien de normal.

Alors je suis rentrée chez moi. Il n'y avait, cette fois, plus rien d'autre à faire. Les possibles se refermaient un à un. Toutes les portes étaient ouvertes, toutes, tous les contenus des placards par terre, j'ai tout ramassé, pendant des heures, tout rangé, jeté, trié, la vaisselle était en morceaux tranchants et blancs sur le sol de marbre sombre, j'ai tout ramassé.

Sauf la grande dalle de marbre que les propriétaires avaient mis sur la machine à laver et qui m'avait toujours intriguée, j'y voyais un souci étrange de solennité un peu mortuaire dans un lieu incongru, je n'ai jamais pu la soulever. Elle est restée au milieu de la cuisine, brisée en deux, un de ses coins séparé du reste. J'ai compris ensuite à quoi elle servait : la machine à laver, sans ce poids pour la lester, avançait toute seule à chaque essorage, après, je devais l'affronter, m'arc-bouter contre elle, pousser de toutes mes forces, et la remettre à sa place.

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